Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu le festival de cinéma genevois Black Movie, qui existe aussi grâce à mes impôts de contribuable suisse. Je le soutenais parce que ses programmes comportaient toujours des films réalisés dans l’espace post-soviétique qui m’intéressaient. Mais il y a un an, je me suis juré de ne plus le faire, après que la députée européenne française de l’ultragauche LFI, Rima Hassan, qui soutient publiquement le Hamas, a été invitée comme intervenante et invitée d’honneur. Heureusement, des poursuites ont depuis été engagées contre elle pour apologie du terrorisme et elle devra répondre de ses actes devant la justice française. Je peux donc rompre le serment que je m’étais fait et vous parler du film de Sergueï Loznitsa, Deux procureurs, qui m’importe infiniment plus que cette figure pour le moins controversée.
J’ai fait la connaissance de Sergueï Loznitsa en 2019. J’ai l’impression que cela s’est passé dans une autre vie. Cette année-là, le festival Black Movie projetait son film Le Jour de la Victoire, et l’entretien que nous avions enregistré portait le titre « Il faut dire toute la vérité jusqu’au bout ». Depuis lors, j’ai suivi son travail avec attention et j’ai eu plaisir à présenter à mes lecteurs ses documentaires Funérailles d’État et Babi Yar. Contexte, tous deux récompensés par de nombreux prix.
En effet, Sergueï Loznitsa est avant tout un cinéaste documentaire, même si, par leur intensité émotionnelle et l’effet qu’ils produisent, ses films documentaires pourraient rivaliser avec bien des œuvres de fiction. Avant d’en venir à son dernier long métrage de fiction, il me semble nécessaire de rappeler brièvement son parcours. Né à Baranovitchi, en Biélorussie, de nationalité ukrainienne, Sergueï Loznitsa est diplômé de l’Institut polytechnique de Kiev, où il s’est formé comme ingénieur-mathématicien. De 1987 à 1991, il a travaillé comme chercheur à l’Institut de cybernétique, se consacrant au développement de systèmes experts, de systèmes d’aide à la décision et à des problématiques liées à l’intelligence artificielle. Parallèlement, il exerçait comme traducteur du japonais. En 1991, il entre à l'Institut national de la cinématographie (VGIK) de Moscou, au département de réalisation de films de fiction, dans l’atelier de Nana Djordjadze. À partir de 2000, il travaille comme réalisateur au studio de films documentaires de Saint-Pétersbourg. En 2001, il émigre en Allemagne. Sa filmographie compte aujourd’hui plus de vingt films de fiction et documentaires, sélectionnés et primés dans des festivals prestigieux tels que Cannes, Venise ou Kinotavr, en Russie. Son film Blocus (2006) a reçu le prix russe Nika du meilleur documentaire. Donbass (2017) s’est vu décerner le prix de la meilleure mise en scène dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2018 pour son regard pénétrant sur la guerre dans son pays natal, l’Ukraine.
Le 28 février 2022, peut-on lire sur la page Wikipédia du réalisateur, Sergueï Loznitsa a quitté l’Académie européenne du cinéma, jugeant insuffisante sa réaction à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. « Voilà quatre jours que l’armée russe dévaste les villes et villages ukrainiens, tue des civils ukrainiens. Auriez-vous peur, vous, humanistes, défenseurs des droits et de la dignité de l’homme, partisans de la liberté et de la démocratie, d’appeler la guerre par son nom, de condamner la barbarie et d’exprimer votre protestation ? » Dès le lendemain, l’Académie publiait une déclaration plus ferme appelant au boycott du cinéma russe. En réponse, Loznitsa dénonça ce boycott : « De nombreux amis et collègues, cinéastes russes, se sont prononcés contre cette guerre insensée. Ce sont des êtres humains. Ils sont, comme nous, des victimes de cette agression. » Le 18 mars 2022, l’Académie ukrainienne du cinéma l’excluait pour s’être opposée à ce boycott. Le 21 mai de la même année, recevant à Cannes un prix pour sa contribution à l’art cinématographique, le réalisateur prononça un discours contre les appels au boycott de la culture russe, soulignant qu’exiger l’interdiction d’une culture revenait à exiger l’interdiction d’une langue, une démarche « archaïque et destructrice par nature », « aussi immorale qu’absurde ».
Il faut un courage extrême pour oser tenir de tels propos, un courage proche de la folie. Mais nous tous, qui avons grandi en URSS, avons été élevés dans le culte de la folie des braves, en répétant ces mots devenus classiques de Maxime Gorki dans Le Chant du faucon : « La folie des braves, voilà la sagesse de la vie ! ». Sergueï Loznitsa ne s’est pas contenté de déclarations. Les rôles principaux de son film Deux procureurs, tourné en langue russe, sont interprétés par des acteurs russes connus, opposés à la guerre, partis de Russie vers des horizons divers, mais n’ayant pas cessé pour autant d’être russes. Comment a-t-il osé ? Et pourquoi être revenu au thème des répressions staliniennes, que certains estiment épuisé, voire fastidieux, tant il a été traité, souvent en tentant de mettre sur la même balance le crime et la grandeur, tandis que, dans la Russie bien réelle, les monuments à Staline se multiplient ?
Le film Deux procureurs a été réalisé grâce à la collaboration de sociétés de production françaises, néerlandaises, allemandes, lettones, lituaniennes et roumaines. Le générique met toutefois particulièrement en avant le nom de Saïd Ben Saïd, producteur français né en Tunisie. Quel fut précisément son rôle ? Le film a été sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes 2025 et a reçu le Prix François Chalais, distinction décernée chaque année à des films incarnant les valeurs du journalisme et soulignant la place des journalistes au festival. Cette année-là, je ne me suis pas rendue à Cannes, mais je tenais absolument à voir le film. Je remercie Sergueï Loznitsa pour la confiance qu’il m’a accordée en m’envoyant un lien, en échange de ma promesse de ne rien écrire avant la sortie du film en Suisse. Le moment est venu.
Vous connaissez l’importance que j’accorde aux œuvres littéraires qui servent de base à des créations relevant d’autres genres, qu’il s’agisse d’opéras, de théâtre ou de cinéma. Je commencerai donc, cette fois encore, par là. Sergueï Loznitsa a écrit lui-même le scénario de son film, d’après la nouvelle éponyme de Gueorgui Demidov. Cet auteur est peu connu. J’avoue que je n’avais moi-même jamais entendu parler de lui. Et pourtant, il est digne de devenir héros d’un roman encore à écrire et est déjà le prototype du personnage des récits de Varlam Chalamov, auteur entre autres des Récits de la Kolyma. Le destin de Gueorgui Demidov est tragiquement représentatif de sa génération. Physicien de talent, élève du prix Nobel Lev Landau, il fut arrêté une première fois en 1938 et condamné à huit ans de camp en vertu de l’article 58-10 pour activité contre-révolutionnaire. Arrêté une seconde fois en 1946, il fut condamné à sept années supplémentaires, suivies de cinq ans de privation de droits civiques, cette fois pour propagande antisoviétique. En 1958, il fut réhabilité dans les deux affaires à la suite d’un recours renouvelé auprès du Parquet militaire général. C’est alors qu’il se mit à écrire. Et ce qu’il raconte mérite d’être cru.
… Le film commence par l’ouverture d’un cadenas aux portes menant à la cour de la prison de Briansk, à quelque trois cent cinquante kilomètres de Moscou. « 1937, apogée de la terreur stalinienne », indiquent les intertitres, tandis qu’un groupe de détenus traverse l’écran. Des hommes épuisés, titubants, soutenant de leurs mains leurs pantalons tombants faute de ceintures. Demidov n’appelait pas la Kolyma, ce symbole de Goulag, « Auschwitz sans fours » sans raison. Le four joue d’ailleurs un rôle particulier dans le film. L’un des détenus est chargé d’y brûler un sac entier de lettres écrites par ses compagnons d’infortune, victimes de fausses accusations. Toutes se ressemblent, ces feuilles pliées en triangle, adressées à Staline, chacune renfermant une tragédie individuelle et un espoir de justice. Je devine la question que certains d’entre vous pourraient se poser : Staline ne savait-il donc rien, si les lettres ne lui parvenaient pas ? Il savait. Au péril de sa vie, un vieux détenu ne jette pas dans le feu l’une de ces lettres, qui se distingue du tas jeté à même le sol. Elle est écrite sur un bout de papier, écrite avec du sang, et adressée non pas à Staline, mais au parquet régional de Briansk. Son auteur est un vieux communiste, Ivan Stepanovitch Stepniak, détenu dans le quartier des criminels particulièrement dangereux. (Pour ce rôle, Sergueï Loznitsa a invité l’un des acteurs russes les plus populaires, Alexandre Filippenko, qui compte à son actif plus d’une centaine de films. De formation initiale, tout comme Gueorgui Demidov, il est physicien et diplômé de l’Institut de physique et de technologie de Moscou. En novembre 2022, à l’âge de soixante-dix-sept ans, Alexandre Filippenko a quitté le Théâtre Mossovet de Moscou et s’est installé en Lituanie.)
… Par miracle, la lettre de Stepniak parvient à son destinataire, Alexandre Kornev, un jeune procureur de surveillance tout juste sorti de formation à la faculté de droit. Pour ceux qui ne le sauraient pas, le procureur de surveillance exerce une fonction particulière au sein du parquet : il est chargé de contrôler le respect des lois par les organes de l’État, ainsi que le respect des droits et libertés des citoyens, afin d’identifier, d’éliminer et de prévenir les infractions, garantissant ainsi la légalité dans tous les domaines de la vie publique, jusqu’à la procédure pénale. (Dans ce rôle apparaît Alexandre Kouznetsov, trente-trois ans, originaire de Sébastopol, diplômé de l’Institut de théâtre GITIS de Moscou, qui a brillamment entamé sa carrière. En février 2022, il a signé une lettre ouverte de l’Union des cinéastes contre l’invasion militaire de l’Ukraine par la Russie, et en septembre de la même année, il s’est installé au Royaume-Uni.) Comme il est élégant dans son imperméable et son chapeau, quelle fermeté dans ses échanges avec le chef de service du camp, interprété par l’acteur letton Andris Keišs, puis avec son supérieur hiérarchique, incarné par le Lituanien Vytautas Kaniušonis. Quelle nonchalance chez ce dernier, assis dans son bureau sous le portrait de Félix Dzerjinski, fondateur et dirigeant de la Tchéka, la police politique de l’État bolchévique, et l’affiche « Soyez vigilants ! ». Quelle lenteur calculée, quelle force de persuasion dans ses avertissements sans équivoque adressés à Kornev au sujet d’un « virus » qu’il risque d’attraper en insistant pour rencontrer Stepniak. « Savez-vous où se trouve votre prédécesseur ? », lui demande-t-il. Mais les menaces restent sans effet. Kornev est jeune et de principe. C’est un romantique. Les romantiques ne vivent pas longtemps.
La scène de sa rencontre avec Stepniak est centrale dans le film. « Pas stupide, honnête et pas lâche », voilà comment le vieux bolchevik caractérise le jeune juriste. Dans le discours de Stepniak, à mon sens un peu trop lisse dans ce contexte, se concentre toute l’ambiguïté des convictions de la majorité des citoyens soviétiques, tant de sa génération que des suivantes. À peine vivant après des tortures destinées à lui extorquer de faux aveux, ayant éprouvé dans sa chair le pouvoir sans bornes des « fascistes cachés du NKVD », ne croyant ni à la direction du camp ni à ses gardiens (où Sergueï Loznitsa a-t-il seulement trouvé ces… visages ?), il continue pourtant de croire en la justice du système communiste. « Je ne demande rien pour moi, c’est pour notre cause révolutionnaire que mon âme souffre », explique-t-il à Kornev. Autrement dit, ce ne serait pas le système qui serait coupable, mais des exécutants isolés. Que dire ? Comment expliquer cette naïveté proche de l’aveuglement, qui rapproche le vieux détenu du jeune procureur débutant ?
… Déterminé, Kornev se rend à Moscou, auprès du procureur général de l’URSS, Andreï Vychinski, celui-là même qui fut l’accusateur public lors des trois grands procès de Moscou de 1936 à 1938, appelant à « fusiller comme des chiens enragés » les « traîtres et espions ayant vendu notre patrie à l’ennemi », et qui mourut d’une crise cardiaque à New York en 1954, alors qu’il représentait l’URSS auprès de l’ONU. Anatoli Bely est absolument remarquable dans ce rôle épisodique. (Né en Ukraine, Anatoli Bely est diplômé d’abord de l’Institut d’aviation de Kouïbychev, puis de l’École supérieure de théâtre Mikhaïl Chtchepkine à Moscou. Il s’est prononcé contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie, a quitté le Théâtre d’art de Moscou A. P. Tchekhov en juillet 2022 et s’est installé en Israël, où il travaille aujourd’hui au théâtre russophone Gesher de Tel-Aviv. Le 15 décembre 2023, il a été inscrit par le ministère russe de la Justice sur le registre des « agents de l’étranger ».) Physiquement, Anatoli Bely est méconnaissable dans le film : le portrait craché de Vychinski, que le président de la Cour du peuple de l’Allemagne hitlérienne, Roland Freisler, considérait d’ailleurs comme un modèle.
La scène dans le bureau de Vychinski, « l’un des hommes les plus occupés de l’État », que Kornev parvient pourtant à rencontrer après une journée entière d’attente dans l’antichambre, est celle de la confrontation entre deux procureurs très différents, entre deux systèmes, deux visions de la justice. Selon vous, qui l’emportera, sur fond d’une chanson entraînante composée par Dmitri Chostakovitch sur des paroles du poète Boris Kornilov pour le film Contre-plan (titre original russe : Vstrechny), sorti en 1932, chanson aussitôt reprise par des millions de personnes ? Et pas seulement en URSS. Dans le livre D. Chostakovitch sur le temps et sur lui-même, 1926-1975, le compositeur est cité à propos de cette chanson : « Elle a depuis longtemps pris son envol. Outre-Atlantique, elle est devenue l’hymne des progressistes, et en Suisse, par exemple, une chanson de mariage. » Habitants de Suisse, le saviez-vous ? Le destin de Chostakovitch est bien connu, celui de Kornilov beaucoup moins. Arrêté à Leningrad sur de fausses accusations le 27 novembre 1937, il fut fusillé le 20 février 1938 comme membre d’une organisation trotskiste antisoviétique. Il avait trente ans. Il fut réhabilité à titre posthume le 5 janvier 1957 pour « absence de corpus delicti ».
… Je ne poursuivrai pas le récit du film et encore moins n’en dévoilerai le dénouement. J’espère sincèrement que vous le verrez par vous-mêmes. Je dirai seulement que Sergueï Loznitsa est parvenu à recréer à la perfection l’atmosphère étouffante du régime stalinien, avec son attente oppressante du verdict des destinées. Quant aux questions qui me sont venues à l’esprit pendant la projection, je compte les lui poser personnellement – nous devons nous rencontrer prochainement. En attendant, regardez un extrait du film Contre-plan, avec cette chanson joyeuse et optimiste. Mais pourquoi donne-t-elle tant envie de pleurer ?
PS. Le cinéaste sera présent pour présenter ce récit saisissant et participera à une rencontre exceptionnelle avec le public le 21 janvier. En outre, vous avez trois occasions de voir ce film.

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