Vadim Repin : « Le métier avant tout »

10.02.2026
Vadim Repin, concert au festival « Les Sommets musicaux », 1er février 2026. Photo © Raphaël Faux

La participation du violoniste russe au festival Les Sommets musicaux a conféré à cet événement, d’ordinaire étranger à toute polémique, une discrète aura de scandale. Les médias de plusieurs pays ne semblaient s’intéresser à rien d’autre, ce que l’on peut regretter. Le public du festival, lui, venait pour la musique, et il n’a pas été déçu.

En vous présentant le programme du festival Les Sommets musicaux qui s’est achevé le week-end dernier à Gstaad, j’avais mentionné que la présence du violoniste russe Vadim Repin n’avait pas fait l’unanimité. Les organisateurs ont reçu des lettres exigeant des explications, voire l’annulation de son concert. La position du directeur artistique du festival, le violoniste français Renaud Capuçon, n’a toutefois pas varié. Certains journalistes, habitués du festival, ont cette fois choisi de l’ignorer, mais rien d’autre de notable ne s’est produit. Vadim Repin a échangé avec ses collègues et le public, répété, travaillé consciencieusement avec les jeunes violonistes, et, lors de leurs concerts de l’après-midi dans la chapelle de Gstaad, il prenait place au fond de la salle, écoutant attentivement avant de partager ses impressions.

Articles connexes
Le jour du concert de Vadim Repin à l’église de Rougemont, on évoquait la nécessité éventuelle de faire appel à la police, mais, heureusement, cela ne s’est pas avéré nécessaire. Aucune action de protestation n’a eu lieu. Quant au concert lui-même, il fut remarquable. Le public était conquis, y compris une journaliste ukrainienne travaillant à Genève, qui applaudissait avec tous les autres.

Bien sûr, l’essentiel de ce concert tenait pour moi à la musique de Chostakovitch et de Tchaïkovski, si familière, et à son interprétation superbe à Gstaad par un trio formé pour l’occasion, réunissant Vadim Repin, Martina Filjak, piano, et Julia Hagen, violoncelle. Mais un autre détail a également retenu mon attention. En de nombreuses années de fréquentation de ce festival, je n’avais encore jamais vu un musicien monter sur la modeste estrade d’une église construite vers 1080 par les moines de Cluny dans une tenue de concert d’une élégance aussi irréprochable, jusqu’aux souliers vernis et au cummerbund couleur bordeaux, que celle de Vadim Repin. À mes yeux, il ne s’agissait pas seulement d’une habitude, mais bien du désir de marquer son respect envers les organisateurs du festival et envers un public qui l’accueillait avec une chaleur manifeste.

Rougemont
L'église de Rougemont avant le concert © N. Sikorsky

Il a fait preuve du même respect à mon égard, en se présentant à l’entretien exactement à l’heure convenue, à la minute près. (Peu de musiciens accepteraient, en vérité, de donner une interview le jour même d’un concert !). J’avoue avoir hésité à me lancer dans cet entretien. Voilà quatre ans et demi que je n’ai pas vu mes parents, qui vivent à Moscou, et Dieu sait quand je les reverrai. Or lui vient de là-bas. D’un autre côté, si de jeunes musiciennes ukrainiennes, réfugiées, n’ont pas renoncé à suivre son master-class, fût-ce en privilégiant l’anglais, je pouvais, moi aussi, mettre mes hésitations de côté. Finalement, j’ai décidé d’aborder cette rencontre de manière strictement professionnelle, sans émotion, en posant les questions qui m’importaient et en évitant que la conversation ne se perde dans des formules toutes faites. À mon sens, l’échange a tenu ses promesses. Je le partage ici.

Vadim, lorsque vous m’avez accordé un premier entretien au festival de Verbier en 2009, vous me disiez combien vous aimiez vivre à Genève. Où vivez-vous aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je vis entre Moscou et Vienne, et cela depuis une quinzaine d’années. Lorsque j’ai de courts intervalles entre deux voyages, Vienne est extrêmement pratique. Mais dès que la fenêtre est un peu plus large, je prends le premier vol pour Moscou. Ma famille y est, ma mère surtout.

Depuis combien de temps n’aviez-vous pas joué en Suisse ?

Probablement depuis sept ou huit ans. Il y a d’abord eu la pandémie de Covid, puis ces quatre dernières années.

Nous avons quitté l’URSS la même année, en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin. Je suis un peu plus âgée que vous, je suis donc partie à Paris seule, tandis que vous, Maxim Vengerov, Natalia Prischepenko et Nikolaï Madoïev avez été emmenés en Allemagne par votre professeur Zakhar Bron. En étiez-vous heureux à l’époque ?

Bien sûr. Tout était tellement nouveau. J’avais déjà remporté le Concours Reine Élisabeth, mais l’essentiel était de rester avec mon professeur, qui avait reçu une invitation pour enseigner à Lübeck. Il a déployé des efforts immenses pour nous offrir les meilleures conditions possibles. Maxim et moi gagnions déjà notre vie, tandis que les autres n’avaient pas encore connu un tel essor de carrière. Nous donnions donc des concerts ensemble et cherchions des financements pour les autres élèves. C’était formidable. Qu’est-ce qui compte le plus pour un musicien ? La scène, le public et l’ouverture au monde.

En Russie, il est aujourd’hui de bon ton de critiquer Mikhaïl Gorbatchev. Pour ma part, je lui suis profondément reconnaissante. Sans lui, ma vie aurait été toute autre. Qu’en pensez-vous ? Comment votre vie se serait-elle déroulée sans la perestroïka ?

C’est une histoire qui, comme on le sait, ne supporte pas le conditionnel. Je ne saurais dire si cela aurait été mieux ou pire, plus simple ou plus difficile. Je suis aujourd’hui encore en dehors de la géopolitique, et à plus forte raison à quinze ou seize ans. Les choses se sont passées comme elles devaient se passer. La vie est faite d’une succession de décisions, petites ou grandes, qui finissent par former un destin. Nous étions tous convaincus, sur la base de la tradition russe que Professeur Bron nous avait transmise, que nous étions nés pour être solistes, et rien d’autre. Or, dans les années 1990, j’ai découvert pour la première fois, au fond, la musique de chambre, à laquelle je me suis beaucoup consacré. Elle connaissait alors un véritable essor en Europe, avec une multitude d’ensembles. Aujourd’hui, cela s’est estompé, sans doute pour des raisons financières. Le nombre de concerts de musique de chambre a, selon mes observations, diminué de plus de moitié, du moins dans les grandes salles. Toute l’œuvre de personnes qui avaient créé des réseaux et recherché des mécènes pour faire entendre les meilleurs ensembles du monde s’est effondrée. Cette expérience m’est très chère et je m’efforce de l’intégrer en mettant un accent particulier sur la musique de chambre dans les programmes de notre festival à Novossibirsk.

Repin
A la fin du concert © N. Sikorsky

Il n’est un secret pour personne que Zakhar Bron a été brimé en URSS en raison de ses origines juives et que la carrière de ses élèves a été freinée, en particulier à Moscou et à Leningrad. Pourtant, quelqu’un finissait toujours par ouvrir une porte. Pensez-vous que le fait que Bron vous ait fait travailler, après votre victoire au Concours Wieniawski à Lublin, le Concerto no 1 de Tikhon Khrennikov, alors secrétaire général de l’Union des compositeurs soviétiques depuis 1948, relevait d’un langage d’Ésope transposé dans la musique et d’une intention allant au-delà du simple choix pédagogique ?

Peut-être. En fait, j’ai rencontré Tikhon Nikolaïevitch Khrennikov en 1983, grâce à Igor Oïstrakh, qui avait été le professeur de Bron, et il est véritablement devenu notre parrain. La situation n’était pas simple pour Bron, certes, mais Khrennikov admirait sincèrement non seulement mon travail, mais aussi celui des autres élèves de Bron, et il soutenait ce dernier de manière remarquable. Il percevait son talent, sa stature dans cette profession. Tikhon Nikolaïevitch était accessible pour les conseils les plus divers, qu’il s’agisse de problèmes de visa de sortie ou de l’obtention d’instruments pour chacun d’entre nous. Maxim Vengerov et moi avons joué sur les meilleurs instruments de la collection d’État, des violons Stradivarius, exclusivement grâce à la demande personnelle et à l’initiative de Khrennikov. Je garde jusqu’à aujourd’hui le souvenir précieux de la chaleur dont il nous a entourés.

Vous parlez toujours de Zakhar Bron avec un profond respect et reconnaissance, ce qui vous honore. Êtes-vous encore en contact avec lui aujourd’hui ?

Oui, bien sûr. Il a fêté récemment son anniversaire. Il m’a semblé en grande forme, d’excellente humeur, la voix claire. Il est toujours pleinement dans la profession, et il est impossible de freiner une telle force de la nature. D’où lui vient toute cette énergie quotidienne depuis plus de cinquante ans ? Dans la constellation d’étoiles favorables qui ont jalonné ma vie, il est l’une des plus importantes. Imaginez. Je suis né à Novossibirsk et, la même année, il s’y installe, attend cinq ans que je prenne un violon entre les mains et m’offre une profession.

Au festival « Les Sommets musicaux » de Gstaad, vous n’êtes pas seulement présent en tant qu’interprète, mais aussi comme mentor de jeunes violonistes. Quelles sont vos impressions ? Aviez-vous reçu des informations à leur sujet en amont, des enregistrements par exemple, ou avez-vous tout découvert sur place ?

Non, je n’avais rien reçu en amont. Je me suis entièrement fié à Renaud Capuçon. Je n’enseigne nulle part de manière permanente, mais les master-classes font partie de mon quotidien. Où que j’arrive, surtout dans les grandes villes dotées d’une académie ou d’un conservatoire, je trouve souvent une lettre m’invitant à venir échanger et à donner une master-class. Si le temps le permet, je le fais toujours avec plaisir. Dès la première édition de notre festival à Novossibirsk, nous nous sommes fixé pour objectif de transmettre à la génération suivante non seulement nos propres connaissances, mais aussi celles de nos invités prestigieux.

Репин
Vadim Repin © N. Sikorsky

 À Gstaad donc Renaud a personnellement sélectionné tous les candidats. Il s’agit bien d’un concours, et non d’une opportunité ouverte à tous. Chaque jour, je faisais connaissance avec de nouveaux jeunes musiciens, j’échangeais avec eux, j’essayais de leur donner quelques conseils utiles. Mon impression générale est extrêmement positive. Certains sont déjà des artistes accomplis, d’autres doivent encore mûrir et acquérir de l’expérience de vie, mais le niveau est exceptionnel, au point que de nombreux concours internationaux pourraient s’enorgueillir d’un tel plateau de finalistes.

Selon la tradition du festival, tous les participants aux master-classes devaient apprendre une œuvre d’un compositeur contemporain, écrite spécialement pour l’occasion. Qu’avez-vous pensé de Bleu sur bleu du compositeur français Yves Chauris ?

Je l’ai entendue pour la première fois le premier jour du festival. C’est de la musique moderne, avec une dimension parfois minimaliste. À l’écoute, diverses pensées viennent à l’esprit, mais sa valeur principale, à mes yeux, réside dans le fait que tout dépend de l’interprète. Celui-ci peut l’élever à un niveau philosophique, ou bien y apporter des couleurs, des nuances, en créant une véritable toile impressionniste musicale.

Notre dernière rencontre remonte à décembre 2018, à Saint-Pétersbourg, lors du jubilé de Youri Temirkanov. Quels ont été, depuis lors, les événements les plus importants de votre vie?

Youri Temirkanov nous a quittés, et mon cœur en reste profondément meurtri tant il m’était proche. Son caractère, sa manière de nouer les relations, son talent, sa grandeur artistique, tout cela attachait profondément à lui. La bonté spirituelle qui émanait de sa personne était absolument unique. Pour de nombreuses générations d’artistes, sa disparition constitue une perte immense.

Quant aux événements majeurs de ma propre vie, peu après a commencé la pandémie, le confinement a été décrété, et j’ai sans doute vécu la période la plus heureuse depuis de nombreuses années. Habituellement, les tournées ne me laissaient que quelques jours pour voir mes proches, alors que là, nous avons passé de longs mois ensemble, sans nous quitter. Durant cette période, il s’est produit quelque chose de merveilleux. Ma femme et ma fille ont continué à travailler pour rester en forme, tandis que moi j’ai utilisé ce temps pour enrichir mon répertoire. C’était essentiel, car au fil des années d’existence du festival de Novossibirsk, j’avais joué un nombre immense d’œuvres et il devenait difficile de proposer de nouveaux programmes capables de surprendre notre public. Mon répertoire s’est ainsi enrichi de nombreuses grandes œuvres, qui continuent aujourd’hui encore à m’en apporter de précieux dividendes artistiques.

Comment la vie musicale en Russie a-t-elle évolué ces dernières années ?

Ces dernières années ont vu émerger toute une pléiade de chefs d’orchestre remarquables. Il y avait bien sûr auparavant quelques figures isolées auxquelles nous n’avions peut-être pas accordé toute l’attention nécessaire. Aujourd’hui, il faudrait plus de deux mains pour les compter, et chacun possède quelque chose de singulier. Travailler avec eux est un véritable plaisir.

Cela s’explique-t-il en partie par le départ de certains chefs ou par le fait qu’ils ne se produisent plus en Russie ?

Oui, en partie. De l’espace s’est libéré, et de nouveaux talents ont pu s’y déployer pleinement.

Гштаад
La chapelle de Gstaad © N. Sikorsky

 Le 24 février 2022 a provoqué une fracture non seulement politique, mais aussi culturelle. De nombreux artistes ont décidé de quitter la Russie ou de ne plus s’y produire. Vous, en revanche, avez reçu en avril 2022 le titre d’Artiste du peuple de Russie. Ce titre, apparu en URSS au début des années 1930, fonctionnait comme un instrument de gratification, accordé par le pouvoir aux artistes loyaux. Comment avez-vous accueilli ce “cadeau” ?

Je ne sais pas comment cela se passait il y a près de cent ans, mais le titre d’Artiste du peuple est avant tout un titre artistique, et j’en suis fier. Pour un artiste russe qui, comme moi, a grandi en Union soviétique, où se sont forgés le caractère et les bases de toute une vie professionnelle, ce titre ne se résume pas à une distinction. Il représente plutôt la reconnaissance d’un immense travail accompli, de très nombreuses tournées à travers des centaines de villes russes, de la création d’un festival, et, si vous voulez, d’une popularité auprès du public sur laquelle ni un titre officiel ni le statut qui l’accompagne n’ont, en réalité, d’influence directe.

Je citerai un exemple parmi d’autres, qui m’a particulièrement marqué. Pendant la pandémie de coronavirus, alors que le confinement était en vigueur, un concert de gala s’est tenu au Théâtre Bolchoï en hommage aux médecins qui, au péril de leur vie, sauvaient alors des patients. La salle était vide, mais de nombreux artistes de premier plan y participaient. C’était une action très belle, retransmise à la télévision. À cette occasion, on m’a déjà présenté comme Artiste du peuple, comme si cela allait de soi, alors que, formellement, je n’avais pas encore reçu ce titre.

Le moment choisi pour l’attribution de cette distinction, à peine un mois après le début de « l’opération militaire spéciale », vous a-t-il troublé ?

Il s’agit d’une coïncidence. L’attribution du titre d’Artiste du peuple est une procédure longue, au terme de laquelle les décisions sont prises par un conseil auprès du président.

Quelle a été votre réaction lorsque des collègues et des amis à vous ont été inscrits sur la liste des “agents de l’étranger”?

Chacun prend sa propre décision. Durant cette semaine de février, j’ai pris conscience que ma famille était ce que j’avais de plus précieux. Or elle est en Russie, tout comme mon festival de Novossibirsk, dans lequel j’ai investi tant d’énergie et de nerfs. Il m’était essentiel de tenter, à travers ce festival, de rendre à ma ville natale une part de ce qu’elle m’avait donné durant mes années de formation. L’école, le conservatoire, l’orchestre symphonique, le maestro Arnold Katz, de nombreux professeurs de différentes disciplines ont contribué à faire de moi un musicien. Je n’ai donc jamais douté que ma place fût là-bas, en Russie.

On ne peut éviter les sujets désagréables. Vos concerts ont récemment été annulés en Italie, puis en Allemagne. Votre venue à Gstaad a également suscité des controverses. Comment vivez-vous ce refus de vous voir sur de nombreuses scènes européennes ? Le jugez-vous injuste ou en comprenez-vous les raisons ?

C’est avant tout une question qui s’adresse aux organisateurs. Pour ma part, en tant qu’artiste, c’est évidemment pénible. Les artistes ont toujours été des cibles faciles. La mission de l’art en général, et la nôtre en particulier, est de bâtir des ponts, et les ponts culturels sont les plus solides. Ce n’est pas un hasard si mon festival porte le nom de Transsibérien, comme un axe entre l’Est et l’Ouest. De tout temps, les artistes ont cherché la conciliation, ont tenté, par leur art, d’offrir aux gens une échappée, de ne pas laisser se rompre les derniers fils qui nous relient. J’exprime mes sentiments par la musique, et c’est dans mes concerts qu’on peut le mieux les comprendre. À Gstaad, deux œuvres figuraient au programme. Le Trio de Chostakovitch, fruit d’un premier amour, heureux ou non, peu importe. Et le Trio de Tchaïkovski, qui est un requiem pour un grand artiste.

Vous avez prononcé un mot essentiel, “la conciliation”. Le recherchez-vous personnellement, en tant qu’artiste ?

Non. Je cherche le sens profond de la musique que j’ai à interpréter. Comme tout musicien classique, je suis un interprète. Mon rôle est de saisir le public par l’âme et de l’entraîner, à travers la musique, dans un voyage imaginé et offert par les grands compositeurs. Pour une partie du public, il s’agit d’un divertissement. Pour l’autre, c’est une participation intime, un partage émotionnel avec l’interprète. Et moi, sur scène, quels que soient mes états d’âme personnels, je dois d’abord incarner l’amour le plus pur, puis, dix minutes plus tard, le deuil et la compassion les plus profonds.

Après tant d’années sans jouer en Suisse, vos admirateurs attendaient sans doute un récital plutôt qu’un concert de musique de chambre. Était-ce votre choix ?

Non, c’était un choix commun avec Renaud Capuçon, qui tenait particulièrement à inclure le Trio de Tchaïkovski. Pour moi, cette œuvre est l’un des joyaux de la musique mondiale, et j’ai accueilli sa proposition avec joie. Il est d’ailleurs magnifique que ce festival fasse place à différents genres, et pour moi c’était un grand bonheur de jouer pour la première fois avec de nouveaux partenaires.

Гштаад
© N. Sikorsky

 Nous, journalistes, aimons chercher des sens cachés partout, même dans le choix des œuvres. On se dit que Chostakovitch n’a suscité aucune controverse, même en 2022, alors que Tchaïkovski en a suscité et en suscite encore. Leur association dans un même programme peut donc être interprétée de diverses manières. Y a-t-il un fondement à ce raisonnement ?

Comme je l’ai déjà dit, le choix a été fait par Renaud et par moi, sans aucune intention cachée. Il reposait exclusivement sur les qualités artistiques de ces œuvres. En des temps comme les nôtres, la réaction du public est imprévisible. Chacun perçoit la musique à sa manière. Interrogez trois personnes, vous obtiendrez trois impressions différentes. La force de l’art réside dans sa capacité à transmettre l’émotion directement, sans contexte ni filtre. Certains trouvent une consolation chez Chostakovitch, d’autres chez Tchaïkovski, et d’autres encore chez l’un et l’autre.

Tchaïkovski a dédié son Trio à Nikolaï Rubinstein, fondateur du Conservatoire de Moscou, sans toutefois le dire explicitement, en intitulant l’œuvre À la mémoire d’un grand artiste. De nombreux musicologues y ont vu la volonté de créer une figure universelle de l’Artiste. Pensez-vous que les artistes puissent réellement se tenir en dehors des réalités de la vie ?

Pour nous, la profession passe avant tout. Peu importe le répertoire, peu importe votre état d’âme, ce que vous avez sur le cœur ou le nombre d’heures passées dans les avions. Vous devez être absolument honnête avec votre public. Cela occupe la majeure partie de notre vie. On ne peut pas monter sur scène sans être prêt, sans être à son meilleur niveau. Notre travail est constant. Il arrive que l’on ne puisse pas dormir la nuit lorsqu’on apprend une nouvelle œuvre, tant elle occupe l’esprit. Je rêvais de cette profession depuis l’enfance, de ce mot magique, “tournée”, lorsque l’on ignore où l’on va atterrir mais que l’on sait ce que l’on doit faire. C’est quelque chose qui tient presque de la dépendance. Le mot est mauvais. Disons plutôt un couronnement, auquel on consacre son enfance, sa jeunesse et toute sa vie. Et lorsqu’on franchit un certain âge, cela ne devient malheureusement pas plus facile, mais plus exigeant encore, et plus chronophage. Chez nous, musiciens, il existe ce dicton : “Tu vaux ce que valait ton dernier concert.”

Où vous voyez-vous dans cinq ans ?

Oh, mon festival aura dix-huit ans. Mon fils sera adulte, et ma fille entrera elle aussi dans un autre âge. Mon Dieu, qu’est-ce qui m’attend ?! Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de me vanter. Ces jours-ci, lors de compétitions internationales de gymnastique rythmique en Italie, ma fille a remporté toutes les médailles d’or, ainsi que l’or du classement général. J’en suis immensément heureux et fier.

Souhaitez-vous ajouter quelque chose pour conclure ?

Je tiens simplement à remercier Renaud Capuçon, qui a très certainement subi de fortes pressions de toutes parts. Nous sommes amis depuis de nombreuses années. J’admire profondément son art. Nous nous voyons moins souvent aujourd’hui, certes, mais l’amitié demeure.

Commentaires ()

avatar

Claudio Poloni février 10, 2026

Bonjour Nadia Merci pour cet entretien très intéressant, qui aborde aussi des sujets controversés. J'attends avec impatience ton compte rendu d'Onéguine à Bastille :--))
avatar

Sikorsky février 10, 2026

Merci, Claudio! Pas à la Bastille :)
avatar

Federica Brunelli février 10, 2026

Une interview pleine de bons sens, d'équilibre et d'intelligence! Merci
avatar

Yelena février 11, 2026

Вадим Репин активно участвует в инициативах кремлёвской пропаганды, получает значительную финансовую поддержку из Фонда путинских президентских грантов на культурные инициативы. В канун четвертой годовщины полномасштабного Российского вторжения в Украину, Репин будет принимать участие в открытии XIX Зимнего фестиваля искусств в Сочи вместе с главными путинскими пропагандистами от музыки Юрием Башметом, Денисом Мацуевым и Ильдаром Абдразаковым. Эти «первые скрипки» в культурном обслуживании преступного путинского режима не должны появляться на сценах свободного западного мира, делая вид, что не имеют ничего общего с ужасом, творимым правительством, от которого они кормятся.
Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.

A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe (plus de 35 ans en Europe, passés 25 ans en Suisse) au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel – ceci au niveau international. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

Artices les plus lus

Aujourd’hui, un recueil de l’écrivain ukrainien Serhiy Jadan paraît dans les librairies de Suisse, de France, de Belgique et du Canada. Publié par la maison lausannoise Éditions Noir sur Blanc dans la traduction d’Iryna Dmytrychyn, il porte le titre Personne ne demandera rien. Nouvelles de Kharkiv.

La participation du violoniste russe au festival Les Sommets musicaux a conféré à cet événement, d’ordinaire étranger à toute polémique, une discrète aura de scandale. Les médias de plusieurs pays ne semblaient s’intéresser à rien d’autre, ce que l’on peut regretter. Le public du festival, lui, venait pour la musique, et il n’a pas été déçu.