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Anna Akhmatova: L'églantier fleurit et autres poèmes, La Dogana, 2010

Un recueil des poèmes d'un célèbre poète russe Anna Akhmatova, traduits par Marion Graf et José-Flore Tappy. Edition bilingue. Avant-propos de Pierre Oster.

La réalisation de cet ouvrage a été rendue possible grâce au généreaux soutien de la Fondation Neva.

Nous vous proposons ici le texte le l'avant-propos de Pierre Oster.

«1971. Lors d’une période d’attente légale, heureuse. Dans un pays qui s’ouvrait à peine et peut-être changeait (il faut le dire). Une dame, un soir de février ou de mars, nous conduit chez une autre dame. Non loin du Jardin fameux où, maintes fois, des pas insouciants ont mené les fiancés. La maison, la noble demeure présente sur sa façade une large inscription (elle aurait appartenu à un Koutouzov, un Souvorov, peu importe). Et nous voici très vite introduits dans un salon comme obscur.

J’entre tout soudain en Russie. Ou plutôt je m’éloigne d’un territoire plein d’intérêt, mais vraiment mal défendu par une iconostase de pacotille.

Salon à l’évidence princier et non moins évidemment transformé en une manière de lieu de culte. Sur les murs, en effet, brillent tels des lumignons des centaines de miniatures, dessins originaux, reproductions, tirages d’époque et documents mis en valeur par une main amoureuse. Des camées, des médaillons, je ne sais ! Et la seule figure qui s’y découvre est celle d’une poétesse vouée aux gémonies par des personnages dont l’évocation consternait déjà les gens honnêtes. L’étranger se tait. Comprend-il qu’il a la chance d’avoir pu saluer quelqu’un qui, dans un univers de destruction institutionnelle, a réussi à préserver de telles richesses ? Qui porte à son doigt un anneau invisible datant de l’Âge d’argent ?

Les visiteurs dans la nuit se séparent. La Néva roule des flots convulsifs. Je me rappelle alors avoir jadis donné à Jean Paulhan, à sa demande, une note au sujet de l’écrivain qui vient par-delà la mort de nous contraindre au silence. On me la met sous les yeux :

La Nouvelle Revue Française, no 89, mai 1960
Anna Akhmatova : Poésies (Seghers)

Lire, c’est éprouver comme une phase transitoire la lecture linéaire. C’est tenter d’appréhender un tout. C’est déjà, en quelque sorte, contempler. L’analyse des
thèmes ramène au mot, qui n’est rien. La recherche des constantes donne à l’image une excessive valeur. Je voudrais savoir montrer qu’une réflexion sur la
structure du vers, sur l’économie de la page, aide à saisir ce qui, à l’intérieur du poème, participe de la durée et de la profondeur universelles.
 
En tout état de cause, dans une traduction, l’espace significatif qui cerne chaque élément ne peut être respecté. Des rythmes sont altérés, ou confondus. Le paysage change. Le travail le plus sûr aboutit toujours à une exaltation de la mélodie au détriment du contrepoint. J’esquisserai ici un examen pour ainsi dire moral de l’œuvre d’Anna Akhmatova.

Il ne m’appartient pas de déterminer si tel ancien secrétaire du Parti a entravé ou non le déploiement du talent de la poétesse russe. L’amour, les plaintes qu’elle exhale dominent d’assez haut, si tragique qu’elle soit, la petite histoire. On pressent un accomplissement
qu’aucune force n’eût pu empêcher. De merveilleux poèmes en font foi, dont on répugne à isoler un vers, qui disent une victoire définitive sur la mort.

L’affirmation que répète à l’envi la contemporaine de Blok ne se rattache qu’en apparence à l’idée romantique du pouvoir de la parole. Il n’est point question d’abandon, de complaisance dans une rhétorique consolatrice. La conclusion à quoi l’on se sent invinciblement amené se formulerait ainsi : l’exercice du langage est naturel à qui ne se trouve pas exclu de la possession mystique de la Terre. Là se situe en effet le point important. Le lien souvent se rompt qui nous fait vibrer dès l’aurore. Dieu et les choses en un instant nous échappent. Le langage apparaît comme un ornement du néant, une preuve inattaquable de notre incapacité à demeurer dans une soumission parfaite au plus simple. Nous perdons le pouvoir de songer.

L’ADRESSE

Ainsi, sans y avoir été plus que cela sensible, j’avais vécu par le biais d’un petit livre une manière d’initiation. Il m’eût fallu d’autres antennes et sociales et littéraires ou intimes pour entrer plus avant dans une œuvre pétrie de souffrance (l’humanité chez nous est un
métal rare).

Longtemps après, je visite dans une ville toujours un peu hostile l’appartement de Blok. Musée ouvert, grand ouvert ! Cette poésie-là, à juste titre, est partout célébrée. À un certain moment, mon regard s’arrête sur une photographie à peine visible et bizarrement placée sous une fenêtre (on voit au loin les grues du port). On y devine des gens (de la bonne société ?), en rang, et qui rient. Mais qui est-ce donc, cette beauté au profil plein de hardiesse ? (Elle tourne la tête.) Je joue à l’idiot et, dans mon style certes incongru, me risque à interroger l’une des impérissables gardiennes qui veillent sur nos biens. Je me hasarde bientôt à lui demander « où se trouve le musée A. A. ». On scrute la physionomie de l’innocent. « Gdié ? » « Où ? » Et puis l’on me souffle une adresse, avec un numéro que tout de go j’oublierai ou n’entendrai même pas : « Pouchkine. Rue de la Gare » (Vagzalnaïa). J’emporte mon secret.

RUE DE LA GARE

Une seule année passe, et nous voici derechef derrière l’iconostase (plaisanterie des plus innocentes). Séjour à Pouchkine, justement. Un matin, mû par une inspiration très pure, je déclare à qui de droit qu’il me faut partir à la recherche du « musée A. A. ». On ne me crédite pas de beaucoup de chances de succès. Assez longue marche à pied, agréable… Notre Versailles à nous me paraît toujours plaisant. Et j’explore avec confiance le quartier de la « Gare ».
 
Toutes les bouches devraient s’ouvrir. Mais non ! Les commères se renfrognent, se détournent, me battent froid. A-t-on idée ! Un musée dédié à une poétesse inconnue ou honnie, la chose ne peut se concevoir. Jusqu’au moment où une jeune femme prend en considération ma requête et lance à toute volée un prénom. Oui, il y a quelqu’un qui… Et l’on m’entraîne dans un petit immeuble où, justement, vit un monsieur qui… Elle sonne. Sonnerie magique. La porte s’ouvre et un monsieur, en effet, boucle à la hâte sa ceinture. Il me fait signe de pénétrer dans son unique pièce. Et je m’avance encore une fois… en Russie.

Mon hôte, apparemment fort pauvre, me désigne d’un geste ses richesses à lui (à nous) : des documents, des images d’autrefois, des éditions peut-être introuvables : c’est un musée ! Celui-là même dont une fée magnanime m’avait à voix basse indiqué l’existence. Comme la politesse exige que je joue à l’amateur, au professeur, au spécialiste, je m’exclame, je baragouine. Et signe – en pensant à Jdanov – le livre d’or d’Ali Baba. Étais-je en présence d’un ancien compagnon d’infortune du cher condamné de Requiem?

BOULEVARD DES FORGES

Une demi-décennie encore, une décennie s’écoule. Le pays semble nouveau. On y respire parfois les effluves d’une liberté sublime. En revanche, les promenades solitaires ont perdu de leur intérêt parce qu’il faut savoir s’habituer à ne pas rester sur ses gardes. L’ennui te guette ! Un jour, comme tu t’avances par « Litéiny » vers le centre, une planchette de bois blanc fixée sous un porche te révèle l’existence du haut lieu que tu as si longtemps imaginé et rêvé. Il te suffit de gravir au fond d’une très grande cour un escalier ou deux ou trois. Te voici dans la Maison de la Fontanka, l’un des centres de la ville et l’un des points de repère de la poésie du siècle. On y entre le cœur battant.

Hélas ! L’esprit ne souffle plus ! Des pièces presque entièrement vides, un intérieur briqué de vieille fille ou de bourgeoise. De l’apprêté, du convenu, du correct. Cela sent la cire et le faux. On ne pouvait en effet reconstituer tel ou tel des logis certainement modestes où la « nonne » a successivement posé – au retour de Tachkent – la légendaire mallette à manuscrits… Mais ne commettons pas d’injustice à l’endroit des fonctionnaires de bonne volonté qui prirent le parti de donner forme à pareil projet…

Une société en voie de régénération se doit de construire d’elle-même une image positive et de traiter décemment post mortem ses victimes.

KOMAROVO

Angella m’accompagne. Komarovo compte au nombre des stations agréables d’une côte comme aimée des derniers dieux du pays. Anna Akhmatova avait su y conquérir un refuge.

Il fait très beau. Quelqu’un nous vient en aide. Et nous partons dans une direction qui est la bonne puisque nous voici devant la tombe de l’écrivain, la plus nue qui se puisse imaginer.

L’ombre étroite des pins et sapins de la Baltique convient au repos d’un être qui a connu tout ensemble tant de haines et un si grand nombre de témoignages de parfaite admiration et vénération.
 
Quelque chose pour nous tous se passe qui ressortit à un ordre invisible : la cendre des « vers brûlés » couve sous le sable intact.
 
Vers brûlés que l’écrivain arrachait par une feinte stratégique aux curiosités ordurières des sbires ; vers qu’elle confiait d’abord, lors de séances secrètes, à la très courageuse Lydia Tchoukovskaïa ; vers enfin que charpente à jamais une syntaxe entièrement neuve et renvoyant les Symbolistes, au dire des plus grands connaisseurs, à de beaucoup trop belles complications. Les croix, un monument.

J’en avais conscience, et depuis très longtemps : le courage de faire le tour de l’édifice me manquait. Des fantômes devaient courir sur les trottoirs.

Un jour, pourtant, je me décidai à mettre mes pas dans les pas des épouses, des amies qui, tant de fois, malgré les affres de la Terreur, avaient jadis choisi de demander ici des « nouvelles » de là-bas… La plus forte, parmi des milliers de sublimes innocentes, n’était-elle point la poétesse qui, par-dessus l’obstacle des langues, nous lançait encore un message assez clair de constante intrépidité ?

Un jour, donc… Mais il y avait sur le même parcours de jeunes personnes qui, par des gestes, des cris, tentaient de communiquer avec des détenus.

La discrétion m’imposait de me tenir à l’écart ; de laisser la vie se rétablir près des guichets sacrés ; de regagner tantôt la maison ».

Pierre Oster

Lisez aussi le blog du professeur Georges Nivat.

About the author

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky was born and raised in Moscow. She graduated from the Faculty of Journalism at Moscow State University and went on to complete her postgraduate studies there, earning a PhD in History. She spent 13 years at UNESCO, first in Paris and then in Geneva. After serving as Director of Communications at Green Cross International, founded by Mikhail Gorbachev, she launched NashaGazeta.ch in 2007, Switzerland’s first Russian-language online daily newspaper.

In 2022, Nadia Sikorsky was named to Le Temps’ Forum des 100, which brings together individuals who, in the newspaper’s view, have “significantly contributed to the success of French-speaking Switzerland”, from across public life, business, politics, science and culture.

After 18 years at the helm of NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky decided to devote herself to what had always held a special place in her work as a journalist: culture in all its diversity. This led to the creation of Russian Accent, a trilingual cultural blog in Russian, French and English, born in the heart of Europe, in Switzerland, which has become her second home and whose multiculturalism and multilingualism have helped shape the character of this new project.

At the heart of the project is the perspective of a European of Russian origin, drawing on more than 35 years of professional experience and a deep knowledge of both cultural traditions. Nadia Sikorsky sees her role as that of a cultural mediator between the two. The title of the blog, Russian Accent, reflects this idea: the accent is neither a linguistic barrier nor a political position, but a distinctive cultural imprint within a European context.

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