Les couleurs de Matisse, les lignes de Saint Laurent
Ces dernières années, le dialogue est devenu l’une des approches curatoriales les plus prisées pour élargir le public des musées et lui faire découvrir les trésors de leurs collections. À Genève, le Musée Barbier-Mueller a choisi de faire dialoguer les maîtres anonymes des siècles passés avec de grandes figures de l’art contemporain, comme Miquel Barceló ou John Armleder. Quant à l’exposition présentée jusqu’en novembre à la Fondation Pierre Gianadda, elle a été une véritable révélation pour nombre de visiteurs : même le public exigeant de Martigny ignorait souvent la longue amitié qui unissait Auguste Rodin et Rainer Maria Rilke. Le musée niçois prolonge cette démarche en réunissant, dans une exposition intitulée Beauté, mode et bonheur, deux grands créateurs français : le peintre Henri Matisse (1869–1954) et le couturier Yves Saint Laurent (1936–2008).
Comme vous le voyez, leurs vies se sont croisées dans le temps et dans l’espace, mais, autant que j’aie pu l’établir, ils ne se sont jamais rencontrés. Henri Matisse meurt le 3 novembre 1954, alors qu’Yves Saint Laurent n’a que dix-huit ans. Il vient d’arriver à Paris depuis son Oran natal, étudie à l’école de la Chambre syndicale de la couture parisienne, découpe dans les magazines de mode de sa mère des silhouettes de mannequins et rêve d’ouvrir sa propre maison de couture place Vendôme. Mais dès l’année suivante, en 1955, son ascension commence : Christian Dior le prend comme assistant. Comment ne pas penser à cette invisible « passation de relais », à la poursuite de quelque chose qui nous échappe ?
Le visiteur d’aujourd’hui ne serait guère surpris par une exposition se contentant de souligner les liens entre les arts plastiques et la mode : c’est une évidence, une réalité qu’illustrent parfaitement les parcours de nos deux protagonistes. Chez Yves Saint Laurent, l'intérêt pour la peinture fait partie intégrante de son œuvre. Chez Henri Matisse, le goût du décor et le recours aux arts appliqués sont au cœur de son univers artistique. Tous deux explorent le corps humain, la matière, la couleur, la lumière et l’ornement, et considèrent le dessin comme une source inépuisable de création.
L’originalité de l’exposition niçoise réside ailleurs. Les commissaires ne cherchent pas simplement à démontrer ces affinités : ils invitent le visiteur, à travers quelque 160 œuvres et objets, à les découvrir par lui-même, à percevoir les résonances créatrices entre ces deux maîtres, la communauté de leurs références artistiques et la proximité de leurs démarches.
L’exposition se déploie dans neuf salles, auxquelles s’ajoute un « Épilogue », ce qui lui confère une véritable dimension littéraire. Le visiteur est ainsi amené à parcourir presque tout le musée, en découvrant successivement chacun de ses « chapitres » : Laboratoires intérieurs, Peinture et haute couture, Métamorphoses de la blouse roumaine, Orient partagé, Autour de la scène, L’accessoire, lieu de rencontre et Découper le monde.
Si vous connaissez, ne serait-ce qu’un peu, l’œuvre de Matisse et de Saint Laurent — et je suis persuadée que c’est bien davantage qu’« un peu » ! —, il est inutile que je vous décrive le contenu de chaque salle. Je préfère, comme toujours, m’arrêter sur ce qui m’intéresse le plus : l’« accent russe ». Il reste discret dans cette exposition. Les « liens russes » ne sont plus tellement à la mode aujourd’hui. Pourtant, les deux héros de cette histoire en avaient, même si leur nature était profondément différente.
Pour Henri Matisse, la Russie est une réalité vécue. Les collectionneurs moscovites Sergueï Chtchoukine et Ivan Morozov sont parmi les premiers à reconnaître le caractère novateur de son œuvre et deviennent aussi deux de ses plus importants collectionneurs. C’est pour l’hôtel particulier de Chtchoukine que Matisse peint les deux panneaux monumentaux La Danse et La Musique. En 1911, il se rend à Moscou pour les voir installés sur place. Plus tard, il confie que nulle part ailleurs ses tableaux n’ont été compris avec une telle profondeur qu’en Russie.
Après la révolution de 1917 et la nationalisation des collections privées, ces œuvres rejoignent les collections du Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, aux côtés de La Chambre rouge, La Conversation, du Triptyque marocain et d’autres chefs-d’œuvre de l’artiste. Elles constituent encore aujourd’hui l’un des joyaux de la collection Matisse de l’Ermitage, la plus importante hors de France.
Plus d’un siècle après que Sergueï Chtchoukine et Ivan Morozov ont fait découvrir l’art français à la Russie, leurs collections retrouvent, pour un temps, Paris. Les deux grandes expositions organisées par la Fondation Louis Vuitton, en partenariat avec le Musée de l’Ermitage, le Musée des beaux-arts Pouchkine et la Galerie Tretiakov dans le cadre du projet Icônes de l’art moderne, comptent parmi les grands événements muséaux de ces dernières années. Elles rappellent également au public français le rôle déterminant que les collectionneurs russes ont joué dans le destin de Matisse.
Tout cela n’est pas évoqué dans l’exposition de Nice. Pourtant, la Russie y est bien présente grâce à Lydia Delectorskaya, assistante, modèle et muse d’Henri Matisse.
Après la mort de ses parents, Lydia, âgée de vingt-deux ans, gagne la lumineuse Nice depuis son Tomsk natal, en Sibérie, par un long détour passant par Harbin. ( Vous vous souvenez de Nabokov : « Omsk, Tomsk, Bombsk » ?) Elle arrive avec un passeport Nansen, une connaissance très limitée du français et sans le moindre sou. Devant elle, comme devant tant de réfugiées d’autres générations, s’ouvrent trois débouchés presque obligés : serveuse, nounou ou garde-malade. Mais le destin prend la forme d’une annonce aperçue à un arrêt de bus : « Artiste cherche aide dans son atelier. » Vous devinez la suite.
Je préciserai simplement que, parmi tous les rôles qu’elle joue auprès de Matisse, Lydia devient aussi son amie la plus fidèle. Le peintre a soixante-trois ans lorsqu’ils se rencontrent. Ce n’est sans doute pas un hasard si son épouse Amélie, pourtant réputée très jalouse, lui accorde immédiatement sa confiance et l’accueille dans la maison familiale de Cimiez, où se trouve aujourd’hui le musée.
Matisse meurt dans ses bras. Presque toutes les œuvres qu’il lui a offertes, Lydia Delectorskaya les lègue ensuite à la Russie, ainsi que l’ensemble complet de ses gravures et deux exemplaires des livres uniques qu’elle a entièrement réalisés à la main et consacrés au grand artiste : l’un est conservé au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, l’autre au Musée Pouchkine à Moscou. Pourtant, sa demande de rétablissement de la citoyenneté russe est rejetée : et si elle était une espionne ?
C’est en grande partie grâce à Lydia Delectorskaya qu’une part considérable de l’héritage de Matisse connaît une seconde vie. Elle préserve les archives, classe les documents, rédige ses souvenirs et demeure, pendant des décennies, le principal témoin de ses dernières années.
Pendant les quarante années qui suivent la mort de Matisse, Lydia Delectorskaya vit seule dans son appartement parisien, qu’elle vend en viager. Elle réserve également à l’avance une place au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, mais celle-ci ne sera finalement jamais utilisée. Le 16 mars 1999, elle met fin à ses jours. Conformément à sa volonté, ses cendres sont rapatriées de France et inhumées à Pavlovsk, près de Saint-Pétersbourg. Sur sa tombe sont gravés ces mots de Picasso : « Matisse a conservé sa beauté pour l’éternité », ainsi qu’une inscription qui résume peut-être mieux que toute autre la place qu’elle occupa dans sa vie : « Muse. Amie. Secrétaire d’Henri Matisse ».
Matisse représente Lydia Delectorskaya à de nombreuses reprises. J’aimerais attirer votre attention sur trois œuvres présentées dans cette exposition et retenues en raison même de son propos.
La première, La Robe bleue reflétée dans la glace, date de 1937. Selon le cartel, Matisse y poursuit les recherches entreprises au début des années 1930 avec Lydia Delectorskaya, dont la présence est ici dédoublée par le reflet du miroir. La tenue qu’elle porte – une jupe bleue à volants blancs, un chemisier et un jabot – a été confectionnée par Lydia elle-même dans un taffetas choisi par l’artiste.
« La robe n’est pas ici un simple vêtement, soulignent les commissaires. Grâce à ses arabesques et à ses contrastes de couleurs, elle structure l’espace pictural et participe à cette “comédie du modèle” – selon l’expression de Louis Aragon – où la figure humaine se transforme peu à peu en motif décoratif. »
À côté du tableau est présentée une robe du soir créée par Yves Saint Laurent pour sa collection haute couture automne-hiver 1981, qui dialogue directement avec cet héritage artistique. Réalisée en taffetas de soie bleu et blanc de la manufacture Taroni, elle reprend le contraste des couleurs et les cascades de volants de la robe représentée par Matisse.
Le deuxième tableau, La Conversation, date de 1938. Matisse y représente Lydia Delectorskaya et Hélène Galitzine dans une composition intimiste où le vêtement joue un rôle essentiel. Deux amies, deux émigrées russes, posent dans des robes de haute couture choisies parmi la riche collection de costumes et d’accessoires réunie par l’artiste. Toutes deux incarnent la féminité et l’élégance.
Dans le troisième tableau, Robe violette et anémones (1937), Matisse représente Lydia Delectorskaya dans un espace entièrement construit sur le dialogue entre l’ornement et la couleur. Tout y entre en résonance : les rayures de la robe violette, les arabesques du décor mural, le motif de la nappe et les contours du vase au premier plan.
Le tableau est présenté aux côtés d’une tunique ottomane provenant de la collection personnelle de Matisse, soulignant ainsi le thème de la mode : le vêtement y apparaît tout à la fois comme objet du quotidien, source d’inspiration et élément du langage artistique.
Lydia Delectorskaya est également présente dans l’exposition d’une manière plus discrète. À la fin de sa vie, alors que Matisse est souvent malade mais continue de travailler, notamment à ses papiers découpés, c’est elle qui l’assiste : elle peint d’abord les feuilles dans les couleurs qu’il lui indique, puis découpe les formes q
Quant aux liens du grand couturier avec la Russie, ils existent d’abord dans son imaginaire – peut-être nourris par son admiration pour Matisse, mais assurément par les Ballets russes de Serge de Diaghilev, les décors et les costumes de Léon Bakst, les romans de Tolstoï et le folklore russe. Un détail amusant mérite d’être relevé : Saint Laurent donne à tous ses bouledogues français le même nom, Moujik. Lorsqu’un chien meurt, le suivant hérite du même nom : Moujik II, Moujik III, Moujik IV… A-t-il découvert ce mot dans la littérature russe ? Ou admiré la célèbre figurine de Fabergé, Le Moujik dansant ?
La Russie prend des contours bien réels en juin 1959, lorsque Yves Saint Laurent, âgé de vingt-deux ans et déjà à la tête de la maison Dior après la disparition de son fondateur, se rend à Moscou avec douze mannequins. La maison de couture française y présente une série de défilés qui deviennent l’un des symboles les plus marquants du « dégel » khrouchtchévien. Les photographies des élégants mannequins Dior sur la place Rouge et dans le grand magasin Goum font le tour du monde, transformant cette visite en un épisode emblématique de la diplomatie culturelle de la guerre froide.
Je ne me risquerai pas à affirmer qu’il existe un lien direct entre ce voyage et ce qui suivit, mais… À l’automne 1976, Yves Saint Laurent crée la collection de haute couture Opéra – Ballets Russes, plus connue sous le nom de « collection russe ». Elle fait sensation et demeure encore aujourd’hui considérée comme l’une des plus grandes collections du XXᵉ siècle. Le couturier lui-même en disait : « Je ne sais pas si c’est ma meilleure collection. Mais c’est la plus belle. »
J’aimerais attirer votre attention sur un autre élément fascinant de l’exposition.
On sait qu’en 1919, Serge Diaghilev, directeur des Ballets russes, invite Henri Matisse à créer les décors et les costumes du ballet Le Chant du rossignol. Afin de familiariser le peintre avec les exigences du costume de scène, il lui montre un dessin réalisé par Léon Bakst pour Schéhérazade, dont l’audace impressionne profondément Matisse. Cette commande constitue sa première grande expérience dans les arts décoratifs au-delà de la peinture de chevalet : conçus comme des tableaux devenus vivants, les costumes font désormais de la couleur un élément en mouvement.
Matisse renoue avec cette expérience en 1938, lorsqu’il travaille au ballet Le Rouge et le Noir, également connu sous le titre L’Étrange Farandole. C’est précisément ce ballet que l’on découvre dans l’une des salles grâce à un rare film d’archives tourné en 1939 par l’historienne américaine de la danse Ann Barzel, lors de la tournée du Ballet Russe de Monte Carlo à l’Auditorium Theatre de Chicago. Le film immortalise Le Rouge et le Noir, créé le 11 mai 1939 à Monte-Carlo. Léonide Massine – dont je vous ai déjà parlé à propos de Rudolf Noureev – en signe la chorégraphie sur la Première Symphonie de Dmitri Chostakovitch, tandis que les décors et les costumes sont d’Henri Matisse. Ces images comptent parmi les très rares témoignages conservés de son travail pour la scène.
Par curiosité, je suis allée consulter les archives du New York Times, où j’ai trouvé la critique de la première américaine donnée au Metropolitan Opera le 29 octobre 1939. Après avoir rendu un vibrant hommage à la ballerine Alicia Markova, son auteur, John Martin, écrivait notamment : « Le principal point faible du spectacle réside toutefois dans ses décors. Conçus par nul autre qu’Henri Matisse, ils montrent plus éloquemment que tous les discours combien les domaines du peintre et du décorateur de théâtre peuvent être éloignés l’un de l’autre. »
Oui, Henri Matisse n’est pas devenu un classique du jour au lendemain. Mais qui se souvient aujourd’hui de John Martin ?
… Je me suis volontairement arrêtée sur l’un des fils de cette riche exposition : celui qui mène à la Russie. Les autres chapitres de ce passionnant dialogue, il vous appartient de les découvrir par vous-mêmes – l’exposition se poursuit jusqu’au 28 septembre. Mon récit s’arrête ici, mais pas la découverte de cette exposition. Pour ne rien manquer de la suite – photographies, détails et petites découvertes restés hors de l’article – suivez les pages de rusaccent.ch sur Facebook et Instagram. Je serai heureuse de vous y retrouver parmi les abonnés.