Vivre dans le mensonge

22.08.2021
Mauro Bellucci, Camille Figuereo et Valentin Rossier à la fin du spectacle (Photo (c) N. Sikorsky)

Le Scène Vagabonde Festival présente les « Trahisons » d'Harold Pinter dans la mise en scène de Valentin Rossier. Ma première rencontre avec lui n’avait rien d’un coup de foudre – en 2010, j’avais peu apprécié sa version de « Platonov » d’Anton Tchekhov au Théâtre de Carouge. Néanmoins, attirée par le titre bien connu sur l’affiche, je suis allée au parc Trembley, où se déroule, jusqu’au 25 septembre, Le Scène Vagabonde Festival. Et je ne l’ai pas regretté. La traversée de la ville en valait la peine.

En 2005, en reconnaissant que « <dans ses œuvres>  Harold Pinter découvrit l’abîme sous les bavardages et se força un passage dans les pièces closes de l’oppression », l’Académie suédoise décerna à ce dramaturge britannique dont les racines familiales remontent entre autres à Odessa, le prix Nobel de littérature. Hélas, atteint d’un cancer, il n’avait pas pu assister à la cérémonie à Stockholm, mais avait enregistré son discours, qui a été traduit en de nombreuses langues et peut être considéré comme un essai à part entière. Tout en vous invitant à en prendre connaissance dans sa version intégrale, je ne citerai ici qu’un petit passage : « On m’a souvent demandé comment mes pièces voyaient le jour. Je ne saurais le dire. Pas plus que je ne saurais résumer mes pièces, si ce n’est pour dire voilà ce qui s’est passé. Voilà ce qu’ils ont dit. Voilà ce qu’ils ont fait. » Yes, indeed.

Écrite en 1978, la pièce « Trahisons » (« Betrayal ») s’était inspirée partiellement de l’expérience personnelle de l’auteur. On disait qu’elle reflétait son roman avec Lady Antonia Fraser, l’épouse du membre du parlement britannique Hugh Fraser. Ce roman finit par détruire les deux mariages. D’autres connaisseurs prétendent avec insistance qu’elle est  basée sur la longue relation amoureuse que  l'auteur avait entretenue avec la présentatrice de télévision Joan Bakewell. Peu importe. Ce qui est connu c’est que Pinter a commencé ce travail an août 1977, alors qu’il s’était installé, avec Antonia Fraser, dans l’ancienne maison familiale de cette dernière à Holland Park, après avoir passé deux ans dans des appartements meublés.

Si on vous résume la pièce vous penserez qu’il s’agit d’un vaudeville. Effectivement, on y retrouve les éléments classiques : le fameux triangle (le mari, la femme et l’amant) et l’adultère. A la différence près que ce n’est pas une personne qui est trahie, mais tout le monde trompe tout le monde.

Durant une heure et demie nous assistons, en remontant dans le temps de 1977 à 1968, à une histoire de deux couples de « meilleurs amis ». Emma a une liaison avec Jerry, le meilleur ami de son mari, Robert, depuis des années. Un – pas très beau – jour elle découvre que Robert la trompe de son côté, et depuis longtemps. Jerry s’enrage à l’idée que sa femme Judith – absente de la scène mais présente dans le texte – ait un admirateur mais exclut toute infidélité. Le spectateur attentif en semble moins convaincu.

Mais de même que « Platonov » de Tchekhov n’est pas une pièce sur l’alcoolisme, « Trahisons » de Pinter n’est pas une pièce sur les infidélités conjugales et leur nombre. Fine et ironique – vive le fine English humour ! – cette pièce montre comment, avec le consentement tacite de tous, le mensonge se banalise au quotidien, et comment les fins entrelacs des mensonges individuels se transforment en une corde solide de la trahison générale. Et détruisent les vies. Nos vies.

Le metteur-en-scène Valentin Rossier (qui interprète également le rôle de Jerry) s’en sort avec des décors et des moyens minimalistes. Sur scène, il n’y a que deux grands fauteuils en cuir et deux récipients remplis d’eau, dans lesquels les personnages plongent leurs verres de whisky et de vodka. Affalés dans les fauteuils, les protagonistes racontent leurs vérités, évoquant un peu des séances chez le psy.  Chaque nouvelle scène, qui nous situe dans le temps et dans l’espace, est ponctuée par le projecteur. Vu l’absence de tout détail tapageur, le spectateur est obligé de se concentrer sur l’essentiel – l’excellence du texte qui nous invite à réfléchir sur tant de choses.

Vous pouvez voir ce spectacle jusqu’au 5 septembre, je vous le recommande. https://scenevagabonde.ch/trahisons/

PS Comme toujours, je remercie chaleureusement Mme Marina Troyanov pour la relecture de mes textes. 

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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky est née et a grandi à Moscou. Diplômée de la faculté de journalisme de l’Université d’État de Moscou, elle y a également poursuivi des études doctorales et obtenu un doctorat en histoire. Elle a travaillé pendant 13 ans à l’UNESCO, d’abord à Paris, puis à Genève. Après avoir occupé le poste de directrice de la communication de la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle crée en 2007 NashaGazeta.ch, le premier quotidien russophone en ligne de Suisse.

En 2022, Nadia Sikorsky a rejoint le Forum des 100 du Temps, qui réunit des personnalités ayant, selon la rédaction, « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », issues de la vie publique, économique, politique, scientifique et culturelle.

Après 18 ans à la tête de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de se consacrer à ce qui a toujours occupé une place particulière dans son travail de journaliste : la culture dans toute sa diversité. C’est ainsi qu’est né « L’Accent russe », un blog culturel trilingue en russe, français et anglais, au cœur de l’Europe, en Suisse, devenue sa seconde patrie et dont le multiculturalisme et le multilinguisme ont contribué à façonner le caractère de ce nouveau projet.

Au cœur du projet se trouve le regard d’une Européenne d’origine russe, forte de plus de 35 ans d’expérience professionnelle et d’une connaissance approfondie des deux traditions culturelles. Nadia Sikorsky conçoit son rôle comme celui d’une médiatrice entre ces deux cultures. Le titre du blog, « L’Accent russe », reflète cette idée : l’accent n’est ici ni une barrière linguistique ni un positionnement politique, mais une empreinte culturelle singulière dans le contexte européen.

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