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Magicien ou mage : quand le mot enjolive le pouvoir

03.02.2026.

Jude Low dans le rôle de Vladimir Poutine dans "Le Mage du Kremlin"

Un magicien arrivera soudain,
dans un hélicoptère bleu,
et projettera un film gratuitement…

Cette chansonnette, tirée d’un dessin animé soviétique emblématique consacré à Tchebourachka, cet animal imaginaire, inconnu des zoologues, me trotte dans la tête depuis plusieurs jours, depuis le moment où j’ai vu – non pas gratuitement ! – un film sur Vladimir Poutine. Comme tout enfant soviétique de ma génération et des suivantes, je la connais par cœur depuis l’enfance, mais ce n’est qu’aujourd’hui que je me suis interrogée sur cet hélicoptère : même les tout-petits savent que les magiciens ne se déplacent pas en hélicoptère, préférant les tapis volants, les « oies-cygnes » des contes russes, les balais, les bateaux volants, ou tout simplement la téléportation, afin de ne pas s’encombrer de technique. Et puis, un magicien ce n’est pas la même chose qu’un sorcier, plus proche du mage : sentez-vous la différence de connotation ?

Dans la traduction russe, le titre utilise le mot « волшебник » (« magicien »). Or, en russe, ce mot a presque toujours une coloration positive : c’est celui qui fait le bien et accomplit des miracles. Le français mage dans le titre original est plus neutre : il désigne un homme qui possède un savoir secret ou l’art d’exercer une influence, sans présumer ni pureté morale ni bonnes intentions. Le « magicien » russe, c’est la promesse du miracle et de la lumière. Le mage français n’est pas une promesse, mais un avertissement : nous n’avons pas affaire à un gentil conteur, mais à quelqu’un qui sait transformer la réalité en illusion et gouverner les hommes par des leviers invisibles. À un tel personnage, un hélicoptère, même militaire, convient parfaitement comme moyen de transport : il suffit de voir combien d’appareils ont récemment convergé vers Davos pour le Forum économique mondial. À mes yeux, c’est dans cette nuance que se trouve la source des divergences de lecture du roman de Giuliano da Empoli comme du film qui en est tiré, selon que l’on est russophone ou non ; elle est aussi au cœur des critiques adressées aux auteurs, auxquels certains reprochent de blanchir le pouvoir russe actuel en présentant Poutine comme un « magicien » au sens russe du terme.

Une chercheuse française d’origine russe, Anna Colin Lebedev, avouant ne rien comprendre au cinéma, a réduit le film en pièces, concluant qu’il s’agissait « sans doute du plus beau cadeau au Kremlin ». Ses propos ont été relayés par le journaliste suisse spécialiste des relations internationales, bien qu’il ait jugé difficile d’en apprécier la pertinence, n’ayant ni lu le livre ni vu le film. Comment ne pas se souvenir de la formule : « Je n’ai pas lu le roman de Pasternak, mais je le condamne ! », qui revenait à la une des journaux soviétiques et dans toutes sortes de réunions à l’automne 1958, après que le roman de Boris Pasternak, Docteur Jivago, eut valu à son auteur le prix Nobel de littérature. Mais ses propos ont aussi été relayés par d’autres, derrière les avatars desquels, sur les réseaux sociaux, se trouvent des personnes que j’estime, parfaitement russophones. Les spectateurs qui, en revanche, ne maîtrisent pas le russe se sont montrés bien plus mesurés dans leurs réactions.

Avec Giuliano da Empoli, Genève, 2023. Photo © Miguel Bueno

 J’ai également vu passer des déclarations indignées visant l’interprète de Vladimir Poutine, le Britannique Jude Law, lequel, selon leurs auteurs, « est tombé bien bas » et « ne s’en lavera jamais ». C’est tout simplement ridicule : dans ce cas, il aurait fallu « laver » Charlie Chaplin et Anthony Hopkins pour Hitler, Ralph Fiennes pour Amon Göth, Ben Kingsley pour Adolf Eichmann, ou encore August Diehl pour Josef Mengele, dont j’ai récemment parlé, et à Russell Crowe pour son interprétation de Hermann Göring dans Nuremberg, sur lequel j’écrirai encore.. La liste pourrait être longue, mais revenons plutôt quelques années en arrière.

… En avril 2022, alors que la guerre en Ukraine ne faisait que commencer et qu’il existait encore l’espoir qu’elle se terminerait bientôt, la parution du roman de Giuliano da Empoli tombait à point nommé : un portrait psychologique de Vladimir Poutine « établi » par un insider, Vadim Baranov, dont le prototype n’était autre que Vladislav Sourkov, ancien principal idéologue de l’administration présidentielle russe. Après la reconnaissance professionnelle (Grand Prix de l’Académie française et sélection parmi les finalistes du prix Goncourt) est venue la célébrité populaire : à l’époque, tous ceux qui s’intéressaient un tant soit peu à la politique en parlaient. À l’automne de la même année, j’ai eu la chance de rencontrer Giuliano da Empoli et de réaliser la première interview avec lui pour un média russophone, intitulée La magie (noire) du Kremlin; c’est alors qu’il a été établi que le personnage principal était bien Poutine, et non Sourkov-Baranov, tissant sa toile dans l’ombre. Plus tard, nous sommes intervenus ensemble au festival FIFDH et au Club diplomatique de Genève : chacun voulait entendre l’homme qui s’était glissé dans la tête de Poutine. Autant dire que j’ai étudié le livre dans ses moindres détails.

Paul Dano dans le rôle de Baranov-Sourkov dans "Le Made du Kremlin"

 Lorsque j’ai appris, il y a un peu moins de deux ans, qu’un film allait en être tiré, avec Jude Law dans le rôle principal, j’ai été surprise, et même un peu déçue : le passage d’un artiste beau et talentueux du « jeune Pape » (The Young Pope) au jeune Poutine ne me paraissait pas aller de soi, même si les deux personnages ont en commun d’être parvenus au sommet du pouvoir dans leur sphère d’influence ; pas plus que ne me semblait possible une adaptation réussie d’un livre où il y a peu d’action, mais beaucoup de pensée. Mes craintes se sont confirmées à cinquante pour cent : Jude Law a manifestement beaucoup travaillé, et avec succès, pour saisir les gestes caractéristiques, les expressions et la démarche du président russe ; mais le fait que le film soit plus faible que le livre, c’est une évidence. C’est d’ailleurs le plus souvent le cas : il existe une quinzaine d’adaptations de Guerre et Paix, mais y en a-t-il une seule qui soit à la hauteur du roman ? Cette incapacité à égaler l’original n’a pas empêché le public de la Mostra de Venise d’applaudir le film debout pendant douze minutes, après sa première, le 31 août 2025. Mais déjà, il était loin de faire l’unanimité, bien que même le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, a appelé à l’accueillir « avec compréhension ». J’admets que le film ait pu déplaire à certains précisément à cause de ce « bien que ».

Voici une liste non exhaustive des principales critiques adressées au film, outre celles déjà mentionnées : sa pseudo-documentarité ; le mélange de personnages réels et fictifs (Igor Setchine, Evgueni Prigojine, Edouard Limonov et Mikhaïl Khodorkovski, qui, pour une raison obscure, y est rebaptisé Dmitri Smirnov, tous incarnés par des acteurs de nationalités différentes mais physiquement assez proches de leurs modèles) ; l’effacement du « conseiller du mage » (Sourkov-Baranov, interprété par l’Américain Paul Dano) ; une intrigue amoureuse tirée par les cheveux ; une histoire russe contemporaine présentée par fragments ; et une fin modifiée par rapport au livre, avec une balle dans la nuque. Oui, tout cela est bien présent, tout comme une admiration parfois excessive pour Moscou dans ce film tourné en Lettonie. Tout cela est là, et cela affaiblit l’effet auquel on pourrait s’attendre, d’autant que le scénario a été écrit par Olivier Assayas avec Emmanuel Carrère, fils d’Hélène Carrère d’Encausse, grande spécialiste française de la Russie, qui a rencontré personnellement le président Poutine en 2000. La principale accusation demeure toutefois celle d’un complaisant jeu de connivence avec le Kremlin et de la construction d’une image du président Poutine susceptible de plaire à certains.

Jude Law dans le rôle de Vladimir Poutine dans "Le Mage du Kremlin".

Mais j’ai vu ce film avec un Suisse de vingt-trois ans, d’origine russe, né et élevé en Suisse, pour qui Poutine a toujours été au pouvoir, et qui, jusqu’en 2022, se rendait régulièrement en Russie. Le jeune homme a regardé le film avec intérêt, a appris beaucoup de choses et a mieux compris les « années 1990 tumultueuses », la manière dont l’actuel président est arrivé au pouvoir et, se transformant sous nos yeux, s’y maintient, échappant au contrôle de ceux qui l’y ont porté, et « liquidant dans les chiottes » avec la même facilité ses nouveaux ennemis comme ses anciens amis. Il a compris que, dans le duel de deux maux, entre la « simple » manipulation de la conscience publique par les médias et les réseaux sociaux, et la violence ouverte, c’est la violence qui l’emporte : contrairement au principe arithmétique, ici, un moins par un moins ne donne pas un plus. Il a enfin vu comment s’est construite la verticale du pouvoir, fondée sur la peur et la corruption. Il n’a rien vu de séduisant dans le Poutine tel qu’il est représenté dans le film.

Quant au fait que Poutine ne soit pas représenté comme un idiot caricatural, c’est normal : il n’est pas idiot. Et c’est bien ce qui le rend dangereux. Ceux qui ne le comprennent pas ou refusent de l’admettre enfouissent leur tête dans le sable. Le fait que le pouvoir, ou du moins la proximité avec lui, constitue un puissant stimulant, pour ne pas dire un aphrodisiaque, et pas seulement en Russie, est également une réalité. Et le film cite à ce sujet une phrase d’une justesse remarquable tirée du livre : « La seule véritable privi­lège en Russie, c’est la proximité du pouvoir. <...> Cette privi­lège est l’antonyme de la liberté ; elle relève plutôt d’une forme d’asservissement. » Lénine non plus n’était pas un idiot, lui qui considérait le cinéma comme le plus important des arts en raison de son caractère de masse. On peut être sûr que davantage de personnes verront le film qu’elles n’ont lu ou ne liront le livre, et si ce film les amène à réfléchir, alors, à mes yeux, l’objectif est atteint. Et si quelqu’un, en particulier parmi les spectateurs de la jeune génération, découvre grâce au film l’existence de l’écrivain russe Evgueni Zamiatine et lit son roman Nous, alors là…

Si toutefois certains doutent encore des positions de Giuliano da Empoli, je recommande son essai politique paru l’an dernier, L’Heure des Prédateurs, déjà traduit en anglais. En voici une seule phrase : « L’Ukraine est aujourd’hui la première victime de la stratégie sinistre décrite par Sourkov. »


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