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Arabesques de guerre

05.02.2026.

Kharkiv aujourd'hui (DR)

Je suis l’œuvre de Serhiy Jadan avec attention depuis 2010, à l’époque où je l’appelais encore sans hésiter « Sergueï », à la russe. Cette année-là, il avait été invité au festival littéraire de Loèche-les-Bains après la parution en allemand de son livre Hymne de la jeunesse démocratique (Hymne der demokratischen Jugend), qui s’était hissé à la première place de la liste des best-sellers de la radio-télévision allemande SWR. Plus tôt encore, en mars 2008, son roman Anarchy in the UKR, dans sa traduction russe, avait figuré sur la « longue liste » du prix littéraire russe National Bestseller et avait reçu un diplôme d’honneur au concours du Livre de l’année lors du Salon international du livre de Moscou. Eh oui, cela arrivait aussi. ( Ce roman a d’ailleurs été publié en traduction française chez Éditions Noir sur Blanc également ).

Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, rappelons que Serhiy Jadan est né en 1974 dans la région de Louhansk, à l’est de l’Ukraine. En 1996, il a obtenu son diplôme à l’Université pédagogique nationale Skovoroda de Kharkiv, puis soutenu une thèse de doctorat en philologie. Pendant quatre ans, il a enseigné au département de littérature ukrainienne et mondiale de son université. Il a vécu et travaillé à Kharkiv, traduit de la poésie de l’allemand, de l’anglais, du biélorusse et du russe. Il s’est engagé activement dans la littérature et la musique, car Serhiy n’est pas seulement l’un des écrivains et poètes les plus populaires de sa génération, mais aussi un musicien de rock très en vue et un citoyen à la position civique affirmée.

Le succès l’a accompagné. En 2014, Serhiy Jadan a reçu le prix littéraire de la Fondation Jan Michalski pour son premier roman Vorochilovgrad, publié l’année précédente en français sous le titre La Route du Donbass par la même maison d’édition lausannoise. En 2016, il a été récompensé par le prix d’État « Livre ukrainien de l’année », dont il a reversé la dotation à des institutions pour enfants de la région de Louhansk. En 2022, il a été proposé pour le prix Nobel de littérature par l’Académie polonaise des sciences, a reçu le Prix de la paix des libraires allemands pour « son œuvre littéraire remarquable et pour la position humanitaire avec laquelle il s’adresse aux personnes en temps de guerre, au péril de sa vie », ainsi que le prix Hannah Arendt pour la pensée politique. En 2025, il a été honoré du Prix d’État autrichien de littérature européenne. Les critiques soulignent unanimement la richesse de sa langue et sa capacité rare à mêler des registres très différents, bibliques, militaires, politiques, carcéraux.

En 2022, j’ai eu le plaisir de présenter son roman L’Internat, écrit en 2017 et également publié en français par la maison d’édition lausannoise. J’étais alors très affectée que Serhiy refuse de me parler en russe. (Je précise que j’en étais affectée, sans pour autant le juger. Le livre, en revanche, m’a profondément marquée.) À l’instar d’Alexandre Soljenitsyne qui avait condensé toute l’horreur du système concentrationnaire soviétique dans Une journée d’Ivan Denissovitch, Jadan raconte l’effroi indicible de la guerre fratricide à travers trois jours de la vie de son héros, l’enseignant Pacha. Les paroles prononcées par la directrice de l’internat n’ont rien perdu de leur actualité : « Vous vous êtes habitué à vous cacher toute votre vie. Vous avez pris l’habitude de considérer que vous n’y êtes pour rien, qu’il y a toujours quelqu’un qui réglera les choses pour vous, que quelqu’un décidera de tout. Non, personne ne réglera, personne ne décidera. Pas cette fois. Parce que vous avez tout vu et que vous saviez tout. Mais vous vous êtes tu, vous n’avez rien dit. On ne va pas vous juger pour cela, évidemment, mais ne comptez pas sur la mémoire reconnaissante des descendants. »

Les Éditions Noir sur Blanc ont choisi d’intituler le nouveau livre Personne ne demandera rien. Nouvelles de Kharkiv, mais son titre original est Arabesques, et je me permets d’en dire quelques mots. Vous le savez, une arabesque est un motif ornemental fait d’entrelacs de lignes, de volutes, de plantes et de fleurs, généralement organisé de manière symétrique autour d’un axe. « Le dessin est très dense, presque pulvérisé, au point que l’arabesque apparaît comme un motif continu », ai-je lu dans un dictionnaire spécialisé. Ce terme me semble parfaitement convenir à ce recueil de récits courts, parfois d’une ou deux pages seulement, reliés entre eux par les destins de leurs personnages, chaque histoire s’inscrivant dans un motif commun, celui de la guerre, qui sert d’axe à l’ensemble. Mais ce titre possède aussi, me semble-t-il, une dimension profondément personnelle. Le théâtre de Kharkiv fondé par la première épouse de Serhiy Jadan et mère de son fils Ivan, Svitlana Oreshko, s’appelait « Arabesques ». Svitlana est décédée à la fin de l’année 2024, peu après la parution du livre.

J’ai lu ce recueil en français, en consultant parfois l’original ukrainien pour vérifier certains noms, en observant attentivement les dessins de Serhiy Jadan qui accompagnent le texte, et en prenant des notes par habitude. En résumé, c’est un livre sur la manière dont la guerre brise les êtres humains, chacun à sa façon, physiquement et moralement, mais sans exception. Malgré la gravité de chaque histoire, l’ensemble est étonnamment léger, lyrique, poétique. La tristesse profonde qui s’en dégage est lumineuse, pour utiliser l’expression de Pouchkine. Et pourtant, rien n’y est enjolivé.

Serhiy Jadan est un homme très cultivé, un écrivain subtil, et son livre mérite une lecture attentive, réfléchie, afin d’en saisir les significations profondes. Voici la toute première phrase : « Le 2 mars, au septième jour de la guerre, Kolia a téléphoné et demandé de venir chercher un cadavre. » Cette précision du jour est-elle fortuite ? Je ne le crois pas. Le septième jour de la Création, selon la Bible, est celui du repos divin, l’œuvre du monde est achevée, l’homme a été créé la veille. Et voilà que dès le lendemain, cet homme devient un cadavre, celui d’une professeure de lettres née en 1945, vivant dans un appartement de khrouchtchevka, symbole de notre passé soviétique commun, imprégné de l’odeur des livres, de pauvreté et d’un manque d’amour. « Elle est née en temps de guerre, elle est morte en temps de guerre. Entre les deux, elle a constitué une bibliothèque. » Voilà un portrait achevé de cette héroïne anonyme qui regarde depuis une vieille photo « depuis le passé vers l’avenir. L’avenir était une longue vie, remplie de bien et de mal, à parts égales. Dans l’avenir, il y avait toute une littérature à lire. Dans l’avenir, il y avait la mort ».

En sortant pour aller chercher le cadavre, l’un des amis, Artem, remarque à quelle vitesse Kharkiv s’est vidée. « Peu de gens sont restés, les rues sont soudain devenues grandes, vides et vulnérables. Comme après un pogrom. » Pourquoi ce mot, pogrom ? On sait que Kharkiv fut occupée par les troupes allemandes le 24 octobre 1941. Une administration militaire, en étroite collaboration avec une municipalité composée d’habitants locaux, y fut instaurée. Dès le début de l’occupation, des milliers de personnes, principalement des Juifs, furent arrêtées puis exécutées ou pendues au centre-ville. Début novembre, un Judenrat fut créé. Le 22 novembre, les Juifs furent contraints de porter un brassard jaune et de s’installer dans un ghetto où, selon les sources soviétiques, environ quinze mille personnes périrent, et selon les sources allemandes, vingt et un mille six cent quatre-vingt-cinq, selon le site du mémorial de la Shoah Yad Vashem. Pourquoi donc l’auteur utilise-t-il le mot pogrom pour décrire une autre guerre ? Pour comparer les bombardiers russes aux nazis ? Ou pour montrer que les descendants de ceux qui avaient livré leurs voisins innocents sont devenus eux-mêmes des victimes, car on finit toujours par payer le prix de la non-résistance au mal ? Il convient alors de penser non seulement à certains Ukrainiens de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi à certains Russes qui prétendent que la guerre actuelle ne les concerne pas. Voilà déjà combien de réflexions après cinq pages à peine.

Le lecteur croise dans ces pages, parfois à plusieurs reprises et dans des circonstances différentes, des personnages très divers unis par une même tragédie. Des combattants revenus du front aveugles ou en fauteuil roulant, et ceux qui ne sont là qu’en permission. Des femmes en manque de tendresse, mères, épouses, sœurs, compagnes d’armes, veuves. Des enfants à l’avenir incertain, des vieillards tournés vers le passé. Un prêtre affirmant que la dépression est un luxe d’athées. Des mariages et des enterrements, des rencontres fugaces et des adieux définitifs.

« Nous faisions tous semblant de ne pas avoir froid, de ne pas avoir peur, de ne pas nous sentir seuls, et surtout de ne pas être trop perturbés par la présence proche et excessive de la guerre. » Le grand mérite de Serhiy Jadan est de ne pas présenter tous les Ukrainiens comme des héros. Au contraire, il montre leur vulnérabilité et leur désarroi face à une réalité imposée, à laquelle ils tentent de s’adapter sans faire de plans ni de promesses.

La position de l’auteur, toutefois, est parfaitement claire. Elle me semble exprimée dans ce passage : « On pardonne beaucoup aux vainqueurs. Pas tout, bien évidemment, mais beaucoup. La victoire désarme. Puisque tu regardes celui qui a gagné, et tu comprends ce qu’il était prêt à faire. Qu’est-ce qu’il a été prêt à faire ? Tout ! Y aller et arracher cette foutue victoire comme un cœur de la poitrine. Avec les mains, les dents, la tête, les ongles. Sans laisser la moindre chance à l’ennemi. »

Rappelons que ces mots ont été écrits en 2024. Dans quelques jours, nous marquerons le quatrième anniversaire du début de la guerre. S’il ne se produit pas de miracle.


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