Éléments musicaux : de la mer Baltique aux lacs suisses

12.05.2026
Décor de Léon Bakst pour la première production du ballet de Maurice Ravel Daphnis et Chloé, Paris, 1912. © Harvard Theatre Collection, Houghton Library, Harvard University

L’Orchestre de la Suisse Romande invite tous les mélomanes à ses concerts à Genève, Lausanne et Lucerne le 20, 21 et 22 mai. Sous la direction de la cheffe lituanienne Mirga Gražinytė-Tyla, avec le pianiste letton Georgijs Osokins en soliste, l’orchestre propose un programme original réunissant des œuvres de Frank Martin, Frédéric Chopin, Claude Debussy et Maurice Ravel.

L’orchestre a intitulé ce programme Éléments, ce qui évoque immédiatement les quatre éléments de la nature, ou les quatre principes fondamentaux du monde définis par les philosophes de l’Antiquité comme sources premières d’énergie : la terre, l’eau, le feu et l’air. C’est un cas assez rare où un programme n’est pas simplement bien construit, mais pensé comme une véritable ensemble cohérent, presque philosophique. Il est conçu comme un mouvement allant des éléments vers la voix humaine puis revenant au mythe, avec un jeu constant entre le monde extérieur et l’expérience intérieure.

Frank Martin (1890–1974) est né à Genève dans la famille d’un pasteur calviniste, dans une grande maison en bois située au 67, route de Malagnou, alors encore en périphérie de la ville, et il est devenu l’un des premiers compositeurs suisses à être reconnu au-delà des frontières nationales. Il n’est pas surprenant que la dernière période de son œuvre, marquée par cet héritage spirituel, représente l’aboutissement d’une quête visant à comprendre la véritable nature de l’univers, en affirmant des valeurs universelles : la vérité, l’amour, la justice, la sagesse et la morale. Ces recherches ont trouvé leur expression dans Les Quatre Éléments (1963) pour grand orchestre symphonique, unique œuvre instrumentale de Martin conçue selon un principe programmatique, où chacune des quatre parties porte le nom d’un élément naturel. Bien que l’œuvre s’inspire des paysages majestueux de l’Islande et du Grand Nord, la nature n’y est pas décrite de manière figurative, mais abordée dans un sens presque abstrait, « énergétique ». L’Orchestre de la Suisse Romande entretient avec cette œuvre un lien particulier : elle a été dédiée à son fondateur Ernest Ansermet à l’occasion de ses quatre-vingts ans et créée par lui à Lausanne et à Genève en octobre 1964. Rappelons qu’il est devenu, sur la recommandation d’Igor Stravinsky, ce grand chef suisse est devenu chef des Ballets Russes de Serge Diaghilev et qu’il a collaboré activement avec l’Orchestre philharmonique de Leningrad dans les années 1920 et 1930.

Une même volonté d’éviter toute illustration directe caractérise Claude Debussy dans son célèbre La Mer. Composée entre 1903 et 1905, l’œuvre a été définie par son auteur comme « trois esquisses symphoniques », tout en devenant sa partition orchestrale la plus importante. Les titres des mouvements sont éloquents : « La belle mer près des îles Sanguinaires », « Jeux de vagues » et « Le vent me fait danser ». La grande pianiste et pédagogue Marguerite Long racontait qu’en 1917, Debussy, déjà gravement malade, l’avait un jour conduite au bord de la mer et, debout sur un rocher, lui avait dit : « Écoutez, entendez-vous la mer ? La mer, c’est ce qu’il y a de plus musical… » Il suffit de se mettre à l’écoute de cette musique de la mer, à la fois changeante et immuable, toujours en mouvement.

Mirga Gražinytė-Tyla © Frans Jansen

 Le Concerto pour piano n° 2 (1830) de Frédéric Chopin déplace brusquement le centre de gravité, passant de l’échelle cosmique à la voix individuelle. Cette voix, portée par le piano, entre en dialogue avec l’orchestre, qui agit ici comme une force de la nature, à la fois subtile, attentive à son partenaire et capable de se taire au moment juste ; il suffit de se souvenir du solo du premier mouvement.

Le programme s’achève avec une œuvre symphonique, la Deuxième Suite de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel, un ballet inspiré de la mythologie grecque, où la nature et l’humain apparaissent dans une unité indissociable. Ici, les éléments ne sont plus abstraits comme chez Martin, ni dissous comme chez Debussy, mais animés et intégrés à une dramaturgie. Le ballet a été créé par les Ballets Russes de Diaghilev au Théâtre du Châtelet à Paris le 8 juin 1912, avec une chorégraphie de Mikhaïl Fokine, des décors de Léon Bakst et Tamara Karsavina et Vaslav Nijinski dans les rôles principaux. Ceux qui ont vu, des décennies plus tard, Mikhaïl Baryshnikov dans le rôle de Daphnis ne l’ont sans doute jamais oublié. Les inquiétudes de Ravel, qui écrivait au printemps 1910 « Qui sait ce que ces Russes vont en faire ! », ne se sont pas confirmées : « ces Russes » ont tout fait comme il se devait. Le compositeur lui-même a qualifié Daphnis et Chloé de symphonie chorégraphique, et les musicologues soulignent notamment la couleur particulière de l’œuvre, avec le chœur chantant bouche fermée.

Quelques mots encore sur les interprètes. Mirga Gražinytė-Tyla et Georgijs Osokins ont déjà interprété ensemble le Deuxième concerto de Chopin avec l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, et la critique a été élogieuse, certains allant jusqu’à comparer Osokins à Vladimir Horowitz.

Certains d’entre vous ont peut-être déjà entendu Georgijs Osokins en Suisse. En 2022, il s’est produit avec Gidon Kremer et l’orchestre Kremerata Lithuanica au festival Sommets musicaux de Gstaad, et en mars 2025 à La Chaux-de-Fonds, en trio avec Gidon Kremer et la violoncelliste lituanienne Giedrė Dirvanauskaitė. Pour ceux qui le découvrent, rappelons qu’il a commencé la musique sous la direction de son père, le musicien et pédagogue letton Sergei Osokin, diplômé du Conservatoire de Moscou. Il a ensuite étudié, entre autres, avec Sergei Babayan, Mikhail Voskresensky et G. F. Schenck, selon le site de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg. Chopin occupe une place particulière dans son parcours : il s’est fait connaître à l’international à l’âge de dix-neuf ans en participant au XVIIe Concours international Chopin de Varsovie, où il est rapidement devenu un favori du public. Sa carrière internationale s’est depuis développée de manière constante, jusqu’à faire de lui, en 2025, le premier pianiste balte à signer un contrat exclusif pour plusieurs albums avec Deutsche Grammophon.

Georgijs Osokins © Janis Romanovskis

J’ai déjà eu l’occasion de souligner les efforts de l’Orchestre de la Suisse Romande pour promouvoir les femmes dans la musique, qu’il s’agisse de compositrices, de solistes ou de cheffes d’orchestre. Je me réjouis de voir pour la première fois Mirga Gražinytė-Tyla à la tête de l’orchestre. Cet été, elle fêtera ses 40 ans. Née à Vilnius, représentante de la troisième génération d’une famille de musiciens, elle a étudié notamment à la Haute école de musique de Zurich et mène un parcours remarquable. Parmi ses réalisations récentes figure sa nomination comme cheffe principale invitée de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, première femme à occuper ce poste, annoncée en novembre dernier. Six ans plus tôt, elle est devenue la première femme cheffe d’orchestre de l’histoire de Deutsche Grammophon à signer un contrat d’enregistrement exclusif à long terme avec ce label. Elle a pleinement justifié cette confiance. Son premier enregistrement pour DG, paru en 2019, consacré aux symphonies de Mieczysław Weinberg, qui a fui la Pologne pour l’URSS en 1939, avec le City of Birmingham Symphony Orchestra, a reçu le prix « Album de l’année » lors des Gramophone Awards en octobre 2020.

Je me réjouis d’entendre ces musiciens de mes propres oreilles et vous recommande de ne pas manquer ces concerts. Les billets encore disponibles peuvent être achetés ici.   

Commentaires ()

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Federica Brunelli mai 12, 2026

Félicitations à l'OSR ! excellent programme avec une cheffe et un pianiste remarquables! Merci Nadia pour nous tenir au courant des activités musicales en Suisse qui deviennent de plus en plus intéressantes!
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Sikorsky mai 12, 2026

Merci, chère Federica, de me lire et réagir - le feedback est très important pour moi!
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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe (plus de 35 ans en Europe, passés 25 ans en Suisse) au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel – ceci au niveau international. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

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Précisons d’emblée : il ne s’agit pas de la femme politique française dont les cendres reposent au Panthéon, mais d’une penseuse religieuse et philosophe qui, à l’âge de dix ans déjà, s’était déclarée « bolchevique ».