Je l’ai entendu pour la première fois en concert en 2019, lorsqu’Arcadi Volodos a remplacé au pied levé et avec éclat le pianiste américain Murray Perahia dans la série « Grands Interprètes » de l’agence Caecilia. Il m’a alors profondément impressionnée : il était immédiatement clair qu’il s’agissait d’un pianiste pour qui la technique n’était plus une question et pour qui le son était devenu un mode de pensée. Je suis donc heureuse de dire quelques mots sur lui avant sa prochaine apparition : Caecilia clôt sa saison genevoise avec son concert au Victoria Hall.
Arcadi Volodos est né en 1972 à Leningrad dans une famille du chanteur d’opéra Arkadi Volodos. Il a d’abord étudié le chant, très probablement sous son influence, à l’École chorale Glinka, avant de se tourner sérieusement vers le piano à l’âge de seize ans, au collège auprès de Conservatoire de Moscou, dont il sort diplômé en 1991, après avoir étudié dans la classe de Galina Eghiazarian. Presque immédiatement après ses études, il s’installe à l’étranger. En 1991–1992, il se perfectionne au Conservatoire de Paris auprès de Jacques Rouvier, puis en 1993 à l’École supérieure de musique Reine Sofía de Madrid auprès de Dmitri Bachkirov.
Volodos n’a pas été un enfant prodige, n’a pas fait partie du programme russe « Nouveaux noms », véritable vivier de talents des années 1980–1990, n’a pas participé à des concours, qu’il a d’ailleurs toujours rejetés, et n’a pas connu de succès précoce dans son pays natal, où il a donné son premier concert à Moscou seulement en 2005. En revanche, depuis le milieu des années 1990, il mène une carrière internationale active. On se souvient de ses débuts légendaires au Carnegie Hall de New York en 1998, dont l’enregistrement a été récompensé par le magazine Gramophone.
Volodos attire l’attention des professionnels et du public dès le début des années 1990 grâce à ses transcriptions pianistiques virtuoses, la presse le surnommant aussitôt « le nouveau Horowitz ». En 2000, il reçoit le Prix Franco Abbiati, puis en 2003 le Prix de l’Académie Chigiana ainsi que le prix allemand ECHO Klassik comme Pianiste de l’année.
Son enregistrement Volodos in Vienna, réalisé dans la grande salle du Musikverein de Vienne et publié chez Sony en février 2010, est désigné meilleur enregistrement instrumental par Gramophone. L’album Volodos plays Brahms reçoit en 2018 les prix Gramophone, Diapason d’or et Edison Classical Award. Parmi ses autres enregistrements marquants figurent le Deuxième Concerto pour piano de Prokofiev, les Premier et Troisième Concertos de Rachmaninov, le Premier Concerto de Tchaïkovski, des œuvres de Scriabine et de Liszt, ainsi que des pièces du compositeur catalan Federico Mompou, qui, en raison de sa grande timidité, renonce à une carrière de pianiste pour se consacrer entièrement à la composition. Un nouveau disque, enregistré à Paris et consacré à Schubert et Schumann, paraîtra très prochainement, ce qui explique la présence de ces deux noms au programme du concert à Genève.
Ses programmes sont presque toujours conçus comme des prises de position. Il ne s’agit pas d’une simple sélection d’œuvres « belles », mais d’une trajectoire pensée, où comptent non seulement les pièces elles-mêmes, mais aussi les transitions entre elles, la tension née des silences, et cette logique du temps qu’il construit du premier au dernier son.
Cette fois, le parcours va de Franz Schubert à Frédéric Chopin. Mais ce passage de la forme classique à l’expression romantique n’en est que l’apparence. En réalité, il s’agit d’un déplacement beaucoup plus subtil : d’une lumière qui ignore encore sa propre fragilité vers une mémoire qui ne peut plus être indolore.
La Sonate en sol majeur D 894, op. 78, achevée en octobre 1826 et dernière publiée du vivant du compositeur, est l’une des œuvres les plus vastes de Schubert, avec des interprétations comme celle de Sviatoslav Richter atteignant quarante-cinq minutes au lieu des trente-cinq habituelles, et en même temps l’une des plus intérieures. On n’y trouve presque aucun geste dramatique, mais un état rare d’équilibre, facile à détruire et presque impossible à retrouver une fois perdu. C’est une musique non pas du développement, mais de l’être, non pas du conflit, mais du maintien. Robert Schumann la considérait comme « la plus parfaite par la forme et la conception » de toutes les sonates de Schubert. Je n’ai aucun doute : sous les doigts d’Arcadi Volodos, vous conviendrez que son art ne consiste pas à « raconter » Schubert, mais à ne pas en troubler sa respiration. De longues phrases, des inflexions dynamiques à peine perceptibles, un usage presque imperceptible de la pédale composent une expérience d’écoute où le temps cesse d’être linéaire.
La seconde partie du programme est consacrée à Frédéric Chopin, mais sans la surface décorative habituelle ni aucun vernis « salon ». Trois mazurkas, une de chacun des trois opus 33 (Mesto), 42 (no 2) et 63 (no 2), y apparaissent comme des fragments de mémoire, non pas la danse elle-même, mais sa trace, non pas la forme, mais son écho brouillé. Le rythme ne se stabilise pas, il semble vaciller, se déplacer constamment, comme si son appui devenait incertain.
Le Prélude en do dièse mineur op. 45, l’un des textes musicaux les plus énigmatiques de Chopin, apparaît comme une transition : une matière libre, presque improvisée, où les repères disparaissent, mais où subsiste un sentiment d’inévitabilité.
Enfin, la Sonate no 2 en si bémol mineur op. 35, achevée en 1839 et publiée l’année suivante. C’est une œuvre qui résiste à une écoute d’ensemble sans une certaine tension intérieure, ses quatre mouvements étant si différents de nature que Schumann les a décrits comme « quatre des enfants les plus indisciplinés de Chopin ». Même un auditeur peu familier de la musique classique connaît le troisième mouvement, la célèbre Marche funèbre, souvent jouée séparément lors d’occasions solennelles. Il est difficile de comprendre comment, après ce mouvement lent et solennel, Chopin a choisi de conclure la Sonate par un Presto fulgurant ! De manière remarquable, dans l’interprétation de Volodos, cette Sonate cesse d’être une juxtaposition de contrastes pour devenir une expérience cohérente, qui ne gomme pas les contradictions, mais les rend nécessaires, subordonnées à une ligne qui mène non à l’effet, mais au sens.
Ainsi, un programme qui semble à première vue suivre le schéma classique « de Schubert à Chopin » se révèle être une réflexion sur le temps et la mémoire, sur la manière dont la musique retient ce qui s’échappe et marque le moment où cette rétention devient impossible.
Chers amis, un concert vous attend où compte non seulement ce qui se joue, mais ce qui reste.
Rendez-vous le 8 juin au Victoria Hall. Ne tardez pas, il reste très peu de billets.
