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La neutralité armée de la Suisse: au musée et dans la vie

08.05.2026.

Photo © N. Sikorsky

Le mot « neutralité » n’apparaît pas dans le titre, mais c’est bien à ce principe fondamental de la politique étrangère suisse, établi lors du Congrès de Vienne de 1815 avec le soutien actif de l’empereur russe Alexandre Iᵉʳ, élève du Suisse Frédéric-César de La Harpe, que cette exposition est consacrée.

Le Congrès de Vienne de 1815 reconnaît la « neutralité perpétuelle » de la Suisse. Reconnaissance et garantie de la neutralité perpétuelle de la Suisse et de l’inviolabilité de son territoire par les puissances alliées, 8 / 20 novembre 1815. © Archives fédérales suisses

Les opinions, en Suisse comme à l’étranger, sur ce que signifie la neutralité dans le contexte contemporain, sur les privilèges qu’elle confère et les obligations qu’elle implique, se sont divisées ces dernières années, d’abord en raison de la guerre en Ukraine, puis au Moyen-Orient. Selon les données de l’été 2025, le soutien au principe de neutralité reste élevé (87 %), bien qu’avant la guerre en Ukraine il atteignait 97 %. Si la neutralité militaire est soutenue par la majorité, la nécessité pour la Suisse d’adopter une position politique claire dans les conflits internationaux suscite des débats. Une interprétation stricte de la neutralité, incluant le refus des sanctions, ne fait pas l’unanimité : selon un sondage récent, 70 % de la population soutiennent les sanctions contre la Russie, 30 % ne les soutiennent pas.

Au printemps de cette année, le Parlement national a d’abord rejeté l’initiative populaire « Sauvegarder la neutralité suisse », qui visait à inscrire dans la Constitution un article sur une neutralité « perpétuelle et armée » de la Suisse et son utilisation pour prévenir et résoudre les conflits par ce pays médiateur, ainsi qu’à interdire la participation à des alliances militaires et à limiter les sanctions à celles établies par l’ONU. Le Parlement n’a pas soutenu non plus le contre-projet. Mais, conformément au principe de la démocratie directe, une initiative ayant recueilli un nombre suffisant de signatures peut néanmoins être soumise au vote populaire. Un référendum aura donc très probablement lieu, et nous, citoyens suisses, devrons répondre à la question suivante : préférons-nous une neutralité comme pratique flexible, c’est-à-dire « sélective », ou comme règle constitutionnelle stricte.

Аллегория, обличающая алчность в наемной службе, указывает на политические зависимости Конфедерации. Аноним, около 1625 года. Швейцарский национальный музей.
Allégorie dénonçant la cupidité dans le service mercenaire, il évoque les dépendances politiques de la Confédération. Anonyme, vers 1625. © Musée national suisse

La direction du Musée national suisse a ainsi décidé de prendre part, à sa manière, à cette réflexion collective : tout au long de l’exposition, présentée en allemand, français, italien et anglais, les visiteurs sont accompagnés par un « Compas de la neutralité » interactif, qui les invite à réfléchir à leur propre position. Dans chaque section, deux questions sont posées, et à la fin de la visite une évaluation des réponses est proposée, accompagnée d’informations complémentaires sur la neutralité suisse. J’en citerai deux parmi les dix :

Question 3. Au cours des six premiers mois de 2025, la Suisse a exporté du matériel militaire pour une valeur d’environ 358 millions de francs suisses, y compris vers des régimes autoritaires. Un pays neutre comme la Suisse doit-il continuer à exporter du matériel militaire ?

Question 4. Jusqu’à présent, les États achetant du matériel militaire suisse n’étaient pas autorisés à participer à des conflits armés. Cette restriction devrait désormais être levée pour certains pays. L’assouplissement des règles d’exportation d’armes met-il en péril la neutralité de la Suisse ?

Sans doute, certains ont déjà formulé leur opinion et n’ont pas besoin d’aide. Mais il ne fait guère de doute non plus que pour d’autres, en particulier pour ceux qui, comme moi, ne sont pas Suisses de naissance, cette exposition peut être réellement utile : ses cinq sections expliquent comment les guerres ont façonné la politique, l’économie et la société suisses depuis la fin du Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui, et montrent comment les conflits déclenchent des processus de formation de l’identité, redéfinissent les dépendances économiques et exacerbent les tensions sociales. Au-delà de la dimension militaire, l’accent est mis sur leur impact sur la vie quotidienne, la culture et les décisions politiques, ainsi que sur la manière dont la guerre a façonné la représentation que la Suisse se fait d’elle-même, d’un pays fournisseur de mercenaires à un pays fournisseur de bons offices diplomatiques.

Au XIVᵉ siècle, l’ancienne Confédération suisse s’est formée comme une alliance de régions politiques, les cantons, et, après les guerres de Bourgogne des années 1470, elle a consolidé sa position dans l’équilibre des puissances européennes. Au XIXᵉ siècle, ces mythes médiévaux se sont transformés en récits façonnant l’identité de l’État fédéral moderne. Je dois avouer que cet aspect, la création des mythes et leur utilisation pratique, m’a paru le plus intéressant, car, lors du vote à venir, les émotions joueront un rôle non moindre que la raison, sinon plus. « Pendant les guerres mondiales, les milieux politiques et l’opinion publique ont de nouveau recours à ces images pour justifier la neutralité de la Suisse et renforcer la cohésion interne », nous rappellent les commissaires de l’exposition, en énumérant des légendes connues non seulement des Suisses de naissance mais aussi des naturalisés, car leur connaissance est requise pour obtenir la citoyenneté : le serment du Grütli, Guillaume Tell ou Arnold von Winkelried.

En visitant l’exposition, j’ai été une fois de plus frappée par le caractère particulier des Suisses, y compris des commissaires du Musée national. Cherchant à montrer les liens entre le mercenariat, l’industrie de défense, le développement économique et les transformations sociales, y compris les flux migratoires, ils ouvrent l’exposition par… l’histoire de leur propre défaite. La tapisserie La bataille de Pavie (1525), présentée pour la première fois en Suisse et prêtée au musée de Zurich par des collègues de Naples, représente la fuite des troupes confédérées et remet en cause le mythe de leur invincibilité militaire.

Jan et Willem Dermoyen, d’après un dessin de Bernard van Orley, Sortie des assiégés et fuite des Confédérés, 1528–1531, laine et soie avec fils d’or et d’argent. © Museo e Real Bosco di Capodimonte, Naples

Trois représentations différentes de la bataille de Morat (1476) – un tableau historique, un panneau pédagogique et une photographie contemporaine – illustrent l’évolution de la perception et de la mémoire collectives de cet événement. Pourtant, en 1895, le peintre majeur du pays, Ferdinand Hodler, préparant l’Exposition nationale de 1896, réalise plusieurs portraits de soldats mercenaires suisses, les présentant sous des traits idéalisés d’hommes courageux et comme une réflexion à plusieurs niveaux sur un symbole national.

Ferdinand Hodler. Guerrier (lansquenet), 1895-1896. © Aargauer Kunsthaus, Aarau

Les légendes résistent à l’épreuve du temps, ou non. En Suisse, il existe dix monuments dédiés à Guillaume Tell, le premier étant celui qui orne depuis 1895 la place principale d’Altdorf, bien que le héros national ait dû attendre près de six siècles pour être commémoré. Aujourd’hui, certains en Suisse s’indignent de l’« appropriation » de l’image de Guillaume Tell par un parti de droite qui aime organiser ses rassemblements devant le monument d’Altdorf, tandis que d’autres citent le livre de Max Frisch Wilhelm Tell für die Schule (1971), dans lequel le célèbre dramaturge suisse fait du gouverneur habsbourgeois Gessler le personnage positif, qui, selon lui, cherchait le compromis et ne voulait pas envenimer les relations avec ses sujets, alors que le héros suisse apparaît comme un montagnard sombre et borné, craignant le changement et tuant le gouverneur de manière perfide.

Dès le XVIᵉ siècle, l’histoire de Guillaume Tell orne également les fourreaux des poignards suisses. Poignard suisse avec fourreau, couteau et alène, vers 1570. © Musée national suisse

Mais le mythe vit. L’exposition en propose une autre utilisation, que je ne connaissais pas auparavant. La pièce exposée s’intitule « Les trois Tell ». Ces trois hommes ne portent pas réellement le même nom et ne sont certainement pas « trois Guillaume Tell », mais des insurgés de la guerre des Paysans de 1653 en Entlebuch, qui se sont approprié consciemment l’image du héros légendaire comme geste politique et symbolique. En s’opposant aux autorités de Lucerne, ils ont agi selon la logique du mythe, en défenseurs des « anciennes libertés » et du droit populaire incarné par la figure de Tell. Leur attaque contre une délégation du Conseil de Lucerne s’est soldée par un échec : deux sont morts au combat, le troisième a été exécuté. Au XIXᵉ siècle, l’artiste Martin Disteli a cependant réinterprété cet épisode, les présentant comme les « derniers hommes libres de l’Entlebuch ». Ainsi, un événement historique concret a été transformé en image romantique nationale, montrant comment l’histoire suisse est retravaillée par la mythologie et comment le mythe de Tell continue d’être utilisé pour légitimer la résistance et façonner l’identité collective.

Martin Disteli, Unternährer et Hinterueli, les derniers hommes libres de l’Entlebuch, 1840. © Graphische Sammlung der Zentralbibliothek Solothurn.

Les objets exposés mettent également en évidence les aspects économiques et sociaux : listes de troupes, pièces de monnaie et documents de licenciement témoignent du commerce lié au mercenariat ; de splendides armures de style italien rappellent la répression, par les troupes zurichoises, de cette même révolte paysanne de 1653, provoquée, il convient de le préciser, par la dévaluation de la monnaie nationale après la guerre de Trente Ans (1618-1648).

La Première Guerre mondiale entraîne également l’appauvrissement de la population, la hausse des prix et une polarisation sociale ; en 1918, une grève générale, rare dans l’histoire suisse, éclate. Cette période est évoquée dans l’exposition par une mitrailleuse et une bannière syndicale de la grève générale de 1918, des uniformes de service actif et du Service auxiliaire féminin, ainsi que des plans et des photographies d’installations militaires dans les Alpes.

Mitrailleuse du début du XXᵉ siècle. Photo © N. Sikorsky

Il ne reste plus de témoins directs de ces événements, mais il reste encore des personnes capables d’évoquer l’activité de grandes entreprises de l’industrie de défense comme Werkzeugmaschinenfabrik Oerlikon et Waffenfabrik Solothurn pendant la Seconde Guerre mondiale, et de bien d’autres choses encore. Par exemple, le fait qu’après l’introduction en octobre 1938 par l’Allemagne du « tampon juif », la lettre « J » dans les passeports, la Suisse a approuvé cette mesure discriminatoire. Au plus fort de la guerre, notamment entre 1942 et 1944, environ 30 000 personnes, en grande partie d’origine juive, se sont vu refuser l’entrée, ce qui, pour beaucoup, équivalait à une condamnation à mort. Bien sûr, il y a eu également des personnes qui ont sauvé des Juifs au péril de leur vie, et le travail de la commission dirigée par l’historien Jean-François Bergier, bien que tardif, mérite d’être salué. Mais toute la vérité n’est sans doute pas encore connue.

Passeport d’Agathe Süss avec tampon « J », 1938, impression sur papier, écriture manuscrite. Musée juif de Suisse, Bâle.

Parmi les participants à la Seconde Guerre mondiale figurait également le célèbre artiste Hans Erni. Aujourd’hui, il est surtout connu comme l’auteur de la fresque colorée qui orne la place devant le Palais des Nations à Genève, mais dans les années 1940, l’artiste, qui ne cachait pas ses sympathies pour l’URSS et plaidait pour le rétablissement des relations diplomatiques entre l’Union soviétique et la Suisse, a servi comme camoufleur et a peint des installations militaires. L’exposition présente son projet de camouflage MM5 Rynächt de 1940, mais je préfère vous montrer la fresque Muni mag 5, réalisée par Erni en 1944 dans un foyer de soldats du canton d’Uri.

Hans Erni, Muni mag 5, vers 1944, fresque. © Fondation Hans Erni, Lucerne

La propagande n’était pas en reste pendant cette guerre : il suffit de rappeler le film de Leopold Lindtberg sur la bataille de Morgarten, Landammann Stauffacher, qui renforçait l’image d’une Suisse prête à se défendre. À la Biennale de Venise de 1942, le film suscite le mécontentement des puissances de l’Axe, car il est perçu comme un appel à résister aux régimes totalitaires.

Depuis lors, les guerres ont en grande partie épargné la Suisse. Son armée continue néanmoins d’être considérée comme l’une des meilleures au monde, et, selon mes observations, l’intérêt des jeunes à son égard augmente, malgré les appels, lancés depuis 1986 par le groupe « Suisse sans armée » (GSoA), à supprimer purement et simplement l’armée. Mais l’équipement de l’éclaireur et de l’éclaireuse d’infanterie présenté au Musée national évoque involontairement Chewbacca dans Star Wars, n'est-ce pas?

Équipement d’éclaireur et d’éclaireuse d’infanterie, dotation standard de l’armée, 1990–2024. © Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS).

La question de la migration, étroitement liée au référendum à venir, n’est pas non plus laissée de côté. Je ne doute pas que les visiteurs remarqueront les photographies expressives en noir et blanc de Klaus Petrus. Entre 2016 et 2025, dans le cadre de son projet au long cours Spuren der Flucht (« Traces de fuite »), il a documenté la vie des migrants sur ce que l’on appelle la route des Balkans vers l’Europe, y compris vers la Suisse.

Klaus Petrus, slogan peint (graffiti) « I am a person too », ancienne gare routière de Belgrade, 2017 © Musée national suisse

En conclusion, l’exposition ramène le visiteur au présent : dans l’installation vidéo Repeat after me, des réfugiés d’Ukraine imitent les sons des tirs, de l’artillerie et des sirènes. « Les visiteurs sont invités à reproduire ces sons, un moyen efficace de rappeler que la guerre n’existe pas seulement dans les manuels d’histoire, mais continue de façonner l’expérience humaine et de briser des vies », soulignent les commissaires.

En quittant l’exposition, emportez avec vous l’image d’Helvetia en costume bernois traditionnel, telle qu’elle a été représentée en 1895 par Edouard Castres : tenant dans sa main le Pacte fédéral du 7 août 1815 et s’appuyant sur le tube d’un canon sur fond de paysage alpin. Je pense que cette image constituera un autre indice avant le référendum, auquel je souhaite que nous participions tous en pleine conscience et avec lucidité. Autrement dit, en armes.

Edouard Castres, La Suisse prête à se défendre, 1895, huile sur toile.
© Musée d’histoire de Berne, Berne.

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