Une anti-fable russe de Joël Dicker
Le premier et unique livre de Joël Dicker que j’aie lu est son polar « américain » La vérité sur l'affaire Harry Québert, qui a reçu en 2012 le Grand Prix du roman de l’Académie française et le Prix Goncourt des lycéens. Ce succès a rencontré un large écho dans la presse : le quotidien français Le Figaro a qualifié Dicker de « révélation de la saison littéraire », le belge Le Soir de « merveilleuse surprise de la saison littéraire », le magazine suisse Hebdo, alors encore en publication, de « garçon-coquille », qui ne se dévoile pas en entretien et ne laisse rien connaître de personnel, et le site swissinfo, créé peu auparavant, d’« enfant prodige de la littérature romande ». Un an plus tard, Joël Dicker a été reconnu comme l’écrivain le plus vendu de Suisse romande, et le roman a été traduit dans une quarantaine de langues, dont le russe.
Tout le monde ne sait peut-être pas que Joël Dicker est né le 16 juin 1985 à Genève dans ce que le journal The Guardian décrit comme « une famille juive unie », aux racines russes et italiennes. Dans l’une de ses interviews, il racontait que son arrière-grand-père, Iakov Moïsseïevitch Diker (devenu Jacques Dicker), né en Bessarabie, avait été envoyé en Sibérie par décision de justice, mais s’était évadé et avait trouvé refuge en Suisse en 1906, devenant avocat, homme politique socialiste et député au Conseil national. On sait que Jacques Dicker fut l’un des organisateurs d’une grande manifestation antifasciste à Genève en 1932. Sur une pierre massive de la plaine de Plainpalais, à côté du bâtiment universitaire Uni Mail, est gravée l’inscription : « Aux victimes du 9 novembre 1932. Plus jamais ça » ; ce jour-là, les militaires ont ouvert le feu sur des manifestants pacifiques, tuant 13 personnes et en blessant 65. Le futur écrivain a étudié au collège Madame de Staël. À 19 ans, comme beaucoup de jeunes Suisses, il est parti à Paris, où il a suivi des cours d’art dramatique à l’école Cours Florent et étudié les langues orientales. En 2010, Joël Dicker a obtenu un diplôme de droit à l’Université de Genève, sans pour autant suivre les traces de son grand-père, ressentant dès son plus jeune âge une attirance pour l’écriture.
Et voilà que récemment je suis tombée sur un petit livre qui a retenu mon attention par le mot russe « tigre » sur la couverture et par ce texte au dos : « En 1903, un terrible fait divers a secoué l’Empire russe : un village entier est massacré par un tigre. Le félin ne semble pas près de s’arrêter là. Il multiplie les attaques et fait régner la terreur jusqu’à Saint-Pétersbourg ».
Oui, dans ce style de chronique journalistique teintée de suspense. Comment ne pas l’acheter ? J’ai ensuite appris que Le Tigre avait été écrit par Joël Dicker à l’âge de 19 ans et publié en 2005 par l’éditeur suisse l’Hèbe sous forme de nouvelle. Le petit volume, publié l’an dernier par Rosie & Wolfe, contient également une autre nouvelle écrite à la même époque, La Panthère. (À ceux que ces titres « animaliers » étonneraient, je dirai qu’à dix ans déjà, Joël Dicker avait fondé un journal consacré à la vie des animaux, La Gazette des Animaux, qu’il a publié pendant sept ans, imprimant les numéros sur son ordinateur personnel. Son intérêt pour les animaux ne s’est pas démenti depuis : en 2024 est paru le roman Un animal sauvage, et en 2025 La Très Catastrophique Visite du zoo.)
Ce minuscule livre de poche, parfaitement adapté à un sac à main, compte 87 pages, imprimées en gros caractères avec de larges interlignes. Le Tigre en occupe 50 et, dans la préface de cette réédition, l’auteur définit la forme de son texte comme « hybride : une très longue nouvelle ou un très court roman ». À mes yeux, on ne peut guère parler de roman, mais peu importe. Dans cette même préface, Joël Dicker évoque sa jeunesse et explique que l’action du Tigre ne se déroule dans l’Empire russe par hasard : « à cette époque, je découvrais, fasciné, les classiques de la littérature russe, Dostoïevski et Gogol notamment. C’est ainsi que, tout imprégné de mes lectures dû moment, je me suis lancé dans l’écriture d’une nouvelle qui raconterait la traque d’un tigre mangeur des hommes ».
Personnellement, le lien ne me paraît pas évident : le tigre n’est pas l’animal que l’on associé en premier à la Russie, on pense plus souvent à l’ours, mais admettons. Je me suis même demandé si le choix de l’animal n’avait pas été influencé par le fait que, dans le cadre de l’une des nombreuses opérations de communication de Vladimir Poutine, lors d’un programme de protection des tigres de l’Amour (ou tigres de Sibérie) en 2008, le chef de l’État russe avait lui-même posé un collier sur un animal prétendument sauvage. Qui sait !
Je me suis renseignée : Wikipédia ne mentionne aucun méfait de tigre en 1903. Parmi les principaux événements survenus cette troisième année du XXe siècle dans l’Empire russe figurent un grand bal costumé au Palais d’Hiver, des manifestations politiques à Bakou, la fusillade d’une manifestation ouvrière à Zlatoust, un pogrom à Kichinev, l’expédition polaire de Koltchak, une grève générale dans le Sud, la scission du le Parti ouvrier social-démocrate de Russie en bolcheviks et mencheviks et bien d’autres choses encore, mais pas un mot sur un tigre. Mettons donc au compte de la fiction tant l’histoire elle-même, parvenue jusqu’à la capitale russe à travers le récit de deux moines itinérants ayant découvert, au sens propre, un village dévoré, que les localités devenues victimes du prédateur, Tibié, Skolkele et Pritit, dont je n’ai trouvé aucune trace réelle.
Jusqu’à peu près la moitié, j’ai lu le texte en souriant tant il accumule de clichés sur la campagne russe, les froids terribles, les interminables voyages en train et le lard incontournable au dîner. L’allusion inattendue, dans un tel récit, à une « nouvelle politique économique en Sibérie » m’a tout autant amusée que l’élément philosophique : au fil de l’action, on découvre que le tigre n’attaque que ceux qui ont peur de lui. J’ai également souri devant la représentation manifestement très approximative que le jeune auteur se fait de l’autocratie : selon Joël Dicker, Nicolas II, craignant que le tigre ne fasse fuir tous les investisseurs de cette région peu développée, ne se contente pas de donner l’ordre de régler le problème, mais marchande, déclarant : « Chaque homme a un prix ». Les expéditions de chasseurs professionnels reviennent, quand elles reviennent, les mains vides. Finalement, à l’image des tsars des contes russes, le souverain promet au brave qui rapportera la tête du tigre non pas la moitié de son royaume ni la main de sa fille, mais de l’or au poids de l’animal. Il faut préciser que le poids d’un tigre de Sibérie adulte peut atteindre 300 kilos, ce qui rend l’entreprise fort attrayante.
Un candidat au rôle de héros apparaît alors : Ivan Levovitch, un habitant de Saint-Pétersbourg âgé de vingt ans, de condition modeste, travaillant dans l’entreprise familiale de son père menuisier, pour parler en termes actuels. Ivan est un prénom classique pour les héros des contes russes, qui triomphent invariablement des forces du mal, mais le patronyme Levovitch ne m’était encore jamais apparu. Peut-être l’auteur pensait-il aux trois célèbres bogatyrs russes, Ilia Mouromets, Dobrynia Nikititch et Aliocha Popovitch, célèbres pour leurs exploits et immortalisés dans le tableau de Viktor Vasnetsov peint en 1898, soit peu avant les événements décrits.
C’est alors qu’intervient dans le récit un tournant brutal, qui ne laisse rien subsister de la logique du conte. On découvre qu’Ivan Levovitch se lance dans cette entreprise risquée non par noblesse d’âme, pour sauver ses concitoyens du fléau à rayures, mais pour des raisons purement pragmatiques : « devenir riche et célèbre à travers tout l’Empire, et franchir le profond fossé qui le séparait des fastes de la haute société russe ». Dans un contexte américain, personne n’en serait surpris, tant cela correspond au rêve américain, mais dans la tradition littéraire russe, cela n’est pas la norme. Encore que cela corresponde peut-être à la réalité.
En réalité, cet Ivan se révèle un personnage fort déplaisant, calculateur et égoïste, mais physiquement endurant et, de surcroît, chanceux : il survit à un combat avec le tigre après avoir, le regardant droit dans les yeux, déclaré : « Je n’ai pas peur, je n’ai pas peur ! » On pourrait penser qu’il lui suffirait de remercier le ciel et de rentrer chez lui, mais la fièvre de l’or ne le quitte pas, même dans le froid sibérien : il poursuit la bête errant dans la taïga. Et à la fin, il révèle pleinement sa nature abjecte. Profitant de la confiance de la famille Chevtchenko, qui l’a accueilli, nourri et réchauffé, il commet une ignominie indicible : il les utilise comme appât pour le tigre, regardant « calmement chacun des corps être déchiré comme du papier », avant de tirer sur le prédateur, sans le tuer, mais en le blessant seulement. (Je ne sais pas pourquoi Joël Dicker a choisi pour les victimes innocentes de cet escroc russe l’un des noms de famille ukrainiens les plus connus, mais rappelons que le texte a été écrit en 2004, si bien qu’il serait sans doute abusif d’y chercher une dimension politique.) Pourtant, un conte, ou même son imitation, serait un faux si le mal n’était pas puni. Le tigre n’est pas en reste. Blessé et rendu furieux, il attire Ivan, inquiet de ne pas obtenir son trophée et poursuivant sa traque, dans les profondeurs de la forêt et se jette sur lui : « l’animal lui arracha la peau et lui brisa les os ». Même dans cet état, et avec les entrailles arrachées, Ivan parvient encore à enfoncer un couteau dans le ventre du tigre. Tous deux finissent par mourir, après avoir passé la nuit ensemble : « ils se regardèrent, les yeux dans les yeux, toute la nuit, s’admirant mutuellement et se tenant compagnie ».
Drôle d’histoire, n’est-ce pas ? Mais la morale est claire.